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sociales et syndicales

A propos des retraites : syndicats et responsabilités à prendre

La réforme des retraites est engagée. La position commune des syndicats le 6 janvier et les défilés unitaires du 1er février dureront-ils ?


Voici bientôt cent cinquante ans que Proudhon évoquait « la capacité politique des classes ouvrières ». C’est le titre de son dernier ouvrage. Marx et le marxisme n’étant pas encore passés par là, on voyait toujours les choses telles qu’elles sont et l’on usait du pluriel, reconnaissant ainsi la diversité, la multiplicité du monde ouvrier. On parlait donc des classes ouvrières et Proudhon pensait que ces classes étaient désormais capables, matériellement et intellectuellement, non pas de prendre la direction du pays ni d’en assurer le gouvernement, mais d’intervenir dans la vie publique, d’y faire entendre leur voix, et, plus particulièrement, de s’occuper de leurs propres affaires, de la défense de leurs intérêts spécifiques, ou, pour reprendre le mot fameux d’Henri Tolain qui fonde le syndicalisme et le définit, de faire leurs affaires eux-mêmes.

De les faire sans le concours des partis politiques ni même l’aide des gouvernements, auxquels on ne demandait que neutralité et tolérance, mais essentiellement grâce aux syndicats, même si Proudhon ne prononçait pas encore le mot.

- 1er février : 350 000 manifestants -

Qu’en est-il aujourd’hui de cette capacité politique du monde ouvrier, disons plutôt du monde des salariés ? Les organisations syndicales qui parlent en leur nom disposent de pouvoirs considérables, de par la loi, de par les habitudes, de par les croyances les plus conformistes. Malgré leur affaiblissement, elles ont gardé une capacité de mobilisation des masses qui n’est pas négligeable : on vient de voir qu’elles sont en mesure, en unissant leurs forces, de faire descendre 350 000 personnes dans les rues des grandes villes de France, et cela un jour de pluie, c’est-à-dire un jour où la manifestation ne peut prendre tout à fait le caractère ludique grâce auquel on attire désormais les gens : les occasions de se détendre en foule sont si rares ! 350 000 batteurs de pavé, ce n’est sans doute pas beaucoup au regard des millions de salariés que compte le pays. Ce n’est même pas beaucoup comparé aux quelque deux millions de syndiqués qu’affirme grouper encore l’ensemble de nos organisations syndicales. Mais cela suffit, les médias aidant (et de toutes leurs forces) pour que ces organisations paraissent incontournables, qu’elles soient considérées par le plus grand nombre comme les interlocuteurs valables du gouvernement ou du patronat.

Il fallait un gouvernement socialiste, comme celui de Monsieur Jospin (ou, avant lui, on l’a déjà oublié, comme celui de Monsieur Mauroy) pour oser légiférer, y compris en matière sociale, sans accorder aux organisations syndicales autre chose que de rapides consultations.

Bien que les effectifs, dérisoires, de ces organisations fassent douter de leur représentativité, surtout dans le secteur privé, bien qu’elles en soient venues, pour vivre, à faire payer leurs services et à les faire payer, non par les salariés dont elles ont pris en charge les intérêts, ce qui serait logique, mais par les pouvoirs publics sous diverses formes, le patronat et les gouvernements d’orientation libérale les considèrent désormais comme des partenaires indispensables. Et s’ils leur reprochent quelque chose, c’est de manquer de force réelle et surtout d’esprit de responsabilité, ceci d’ailleurs expliquant cela, car une organisation, un pouvoir ne sont vraiment forts que quand ils sont en mesure de faire admettre par leurs membres ou par leurs administrés les mesures rigoureuses que la situation requiert.

- Qui paiera ? -

Prenez la plate-forme que sept de ces organisations, la CFTC, la CFDT, la CGT-FO, la CGC, la FSU, l’UNSA, ont adoptée le 6 janvier 2003 pour définir leur position commune sur le problème des retraites, plate-forme que les manifestations du 1er février étaient censées imposer au gouvernement et à l’opinion.

Sur les sept points qu’elle comporte, six précisent les droits et avantages divers dont bénéficient déjà ou devraient bénéficier les salariés qui prennent leur retraite.

Pour aucun de ces six points, il n’a été procédé à une évaluation du coût que représenteraient le maintien des avantages actuels et l’attribution d’avantages nouveaux.

L’aspect financier de la réforme n’est évoqué qu’au point 7, et sous cette forme : « 7. Garantir des ressources financières suffisantes, assurer des recettes régulières et identifiées au « Fonds de réserve des retraites » permettant à celui-ci de remplir son rôle de lissage à partir de 2020 ».

C’est tout. Pas un mot pour nous dire qui paiera, d’où viendront ces « ressources financières suffisantes ». Au gouvernement, au patronat de se débrouiller. Nous, syndicats, nous n’avons pas à assumer de responsabilités en la matière. Nous n’avons pas à dire quelle part il faudra prélever sur le revenu de chacun pour assurer les retraites de tous, telles que nous les souhaitons, que nous les exigeons.

Parlons l’ancien langage, qui n’est plus beaucoup à la mode, sauf à l’extrême gauche, mais dont le contenu n’est pas effacé des esprits et de beaucoup s’en faut. La classe ouvrière est une classe mineure dans la société capitaliste, une classe qui n’a donc pas à assumer de responsabilité. Elle ne devra et ne pourra le fare qu’après la révolution, quand elle se sera emparée du pouvoir, quand elle sera devenue à son tour la classe dirigeante de la société. En attendant, elle conteste.

- Le pluralisme syndical jouera à nouveau -

Sauf quelques esprits attardés, - qui peuvent être très jeunes ’ personne ne croit plus à la « révolution prolétarienne ». L’expérience soviétique a éclairé la majorité des esprits, sinon pour toujours, du moins pour deux ou trois générations. Mais il existe encore trop de militants syndicaux qui continuent à penser et à agir en matière syndicale, comme s’ils croyaient toujours que l’action syndicale a pour objet principal de préparer et faciliter l’arrivée au pouvoir d’un parti qui représenterait les prétendus « intérêts historiques » de la classe ouvrière. On est là pour contester et détruire, non pour consolider ou construire.

Heureusement, l’unité qu’on a constatée dans les rues le 1er février ou à la télévision ’ surtout à la télévision ’ n’était qu’une unité de façade. Certaines des organisations qui avaient signé la plate-forme du 6 janvier et qui prenaient part aux manifestations avaient, elles, une idée assez précise des sacrifices financiers qu’il faudrait demander et à qui. Mais elles se sont bien gardées de le dire : la discorde se serait mise aussitôt dans le camp syndical.

On peut donc espérer que ce n’est que partie remise et que le pluralisme syndical jouera une fois de plus son rôle bénéfique : le gouvernement et le patronat trouveront devant eux des partenaires qui auront le courage de ne plus fuir les responsabilités et de reconnaître qu’effectivement il faut payer, les salariés tout comme les autres, ne serait-ce qu’en vertu de cet adage qui dit que « Monsieur Tout-le-monde est plus riche que Monsieur de Rotschild ».

Depuis cinquante ans, rien ne se serait fait en matière sociale, ni dans le cadre de la législation, ni dans celui de la pratique contractuelle, si l’on avait attendu d’avoir sur chaque point l’unanimité des organisations syndicales.

Ceux qui songent à modifier les règles de la représentativité feraient bien d’y penser.


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