L'expert des relations

sociales et syndicales

La CGT au lendemain de son 47ème congrès

Un regard sur « l'état de l'Union » : structures, adhérents, relations avec le PCF.

Quelle est la représentativité sociale de la CGT ? Trois approches permettent de le préciser aux termes du premier mandat de Bernard Thibault. Cela concerne les trois cercles principaux qui composent l’univers cégétiste : les effectifs, le noyau militant et, au-delà de l’organisation au sens strict, les électeurs et les sympathisants.

- Effectifs stables -

Depuis 1991, les effectifs officiels sont relativement stables, oscillant entre 640 et 670 000 adhérents ’ selon les données publiées dans Le Peuple - dont un cinquième de retraités. La chute qui caractérise la période antérieure est stoppée. Mais la CGT éprouve des difficultés à fidéliser de nouveaux syndiqués. La progression ’ officiellement de 4% depuis 1998 ’ est essentiellement comptable. Elle s’explique par une sous-évaluation des effectifs de la FERC (fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture) en 1998-1999. Enfin, cette stagnation perdure alors que, de 1997 à 2001, la population salariée a connu une hausse record. Cela signifie donc que, depuis dix ans, le taux de syndicalisation à la CGT s’est dégradé. Il a reculé de 3% de la population salariée au début des années 1990 à 2,5% en 2001.

Les adhérents de la CGT se répartissent en 31 fédérations, en fonction de leur branche d’activité. La taille de ces organisations varie fortement : aux 80 000 adhérents des Mines-Energie s’opposent les 480 adhérents de la Police ou les 742 membres du syndicat des Journalistes. Cela ne facilite ni l’attelage ni la conduite de l’ensemble, d’autant plus que l’influence du PCF, qui donnait sa cohérence politique à l’ensemble, a été remise en cause. Les dynamiques respectives sont également très contrastées. Les poids lourds que composent les Mines-Energie (qui couvrent principalement EDF) ou les Cheminots déclinent. D’autres fédérations se développent, notamment la Santé ou les Services publics, qui regroupent principalement des fonctionnaires. Dans le secteur privé, le Commerce connaît aussi une progression assez spectaculaire : ses effectifs croissent de 71% depuis 1991. Mais il n’existe pas d’ajustement aux dynamiques de l’emploi. Ainsi, de 1997 à 2001, la fédération du Commerce gagne 4700 adhérents (dont 1000 transfuges du Sycopa, l’ex-syndicat CFDT du commerce parisien). Or, dans le même temps, ce secteur enregistre la création de 350 000 emplois. Cette relative inertie explique que le rapport entre les syndiqués du secteur public et ceux du secteur concurrentiel ne se modifie que lentement au sein de la CGT. La proportion des seconds est estimée à environ 40% des effectifs en 2001 (contre 33% en 1991). Ce redéploiement partiel dans le secteur privé est encore loin d’être à l’image de la structure de l’emploi. En outre, s’il s’explique par le travail accompli par certaines équipes, il tient aussi à des privatisations dans des secteurs où la CGT était déjà assez bien implantée, tel le tabac.

- Risques de découplage avec la base -

Le portrait sociologique des militants accentue les décalages avec l’univers salarial. Il peut être brossé à travers la “ pépinière ” des candidatures à la direction lors du congrès de Montpellier. Les femmes demeurent sous-représentées (40% des candidatures), de même les jeunes (1% de moins de 30 ans parmi les candidats), ce qui équivaut à une quasi-disparition par rapport au congrès de 1999, lors duquel ils étaient déjà peu nombreux (4%). La répartition par catégorie socio-professionnelle traduit un net recul des ouvriers (-35% depuis 1999). En revanche, le nombre des employés et, plus encore, des cadres, ingénieurs et enseignants s’accroît. Enfin, les candidatures issues du secteur privé reculent par rapport 1999. Une véritable élite syndicale tend ainsi à s’autonomiser. Elle ne correspond plus à l’image “ ouvriériste ” que fabriquait le PC. Ne reflète-t-elle pas, en lieu et place du centralisme démocratique, la consolidation de fiefs et de logiques oligarchiques ? Le risque de découplage avec la base semble réel. Selon une enquête de la SOFRES, réalisée en 2000 auprès des sympathisants, les femmes, les 25-34 ans, les ouvriers, les employés et les chômeurs constituent les catégories qui se reconnaissent le mieux dans la CGT.

La sociologie électorale de la centrale syndicale conserve également des caractéristiques traditionnelles avec l’industrie, les administrations qui emploient beaucoup de main d’œuvre, tel l’Equipement ou les Finances, les entreprises du secteur public, les hôpitaux... Plus globalement, les élections prud’homales de décembre 2002 ont confirmé le leadership de la CGT (32,1% des suffrages exprimés). Mais, elle n’a guère regagné de voix alors que le nombre des inscrits a fortement augmenté. Cela indique que son adaptation aux évolutions économiques reste problématique. En outre, si l’on tient compte de l’abstention, la CGT ne recueille que la voix d’un salarié sur dix. Malgré tout, elle résiste. On voudrait savoir si cela tient plus à des rentes de situation, un privilège de notoriété, un passé ou à une organisation en bon ordre de marche et à des dynamismes propres.

- Les relations CGT-PC -

Si le port reste incertain, le navire a été maintenu à flot. La mise en scène de l’émancipation à l’égard du PC y a contribué. Pour autant, quelques dirigeants de la CGT ’ orthodoxes ou modernistes ’ siègent toujours au conseil national du parti. Bon nombre de militants (dont 14 membres de la commission exécutive) ont également appelé à voter Hue en 2002. Enfin, les sympathisants affichent toujours pour préférence partisane le PC mais ’ signe de la crise de celui-ci ’ leur comportement électoral a éclaté. La CGT ne serait-elle pas orpheline du PC ? Si cela l’a conduit à penser le changement, n’est-ce pas aussi la cause profonde d’évolutions contrastées ?

Les engagements croisés demeurent nombreux. Prenons le cas des appareils centraux. Deux secrétaires confédéraux de la CGT siègent au conseil national du PCF : Jacqueline Lazarre et Christiane Puthod. Quatre membres de la commission exécutive sont dans la même situation : Joël Biard, Jean-François Bolzinger, Christine Canale, François Duteil. Le conseil national du PCF compte également Jean-Luc Gibelin, ancien secrétaire de la fédération de la Santé, responsable confédéral de l’action revendicative. Le cas des époux Lenglet est plus original : Marie-Pierre Lenglet siège à la commission exécutive de la CGT, Pascal Lenglet, responsable fédéral du PCF du nord, à la direction du parti. Mais, le 16 mars dernier, ce dernier vient d’être remplacé à la tête de cette fédération par Eric Corbeaux, membre de la commission exécutive de la CGT depuis 1999 (qui ne sollicite pas le renouvellement de ce mandat lors du congrès de Montepellier). Enfin, Alain Obadia, qui fut secrétaire confédéral de la CGT et membre du comité central, avant de rompre avec ces instances en 1994, a réintégré le conseil national du PCF en 2001.

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