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sociales et syndicales

L'accord du Perreux, soixante ans après

Le 17 avril 1943, « l?accord du Perreux » décide la réunification de la CGT. Laquelle volera en éclat en 1947. Comment s?est déroulé cet événement ?

Le 24 avril prochain, la CGT s’apprête à célébrer par un colloque ’ dont la liste des participants garantit le parfait conformisme ’ le soixantième anniversaire des « accords du Perreux », « signés », nous dit Le Peuple du 26 février 2003, « par Robert Bothereau et Louis Saillant pour les ex-confédérés, Henri Raynaud et André Tollet pour les ex-unitaires » - accords qui reconstituaient la CGT « en respectant la physionomie qui était la sienne en septembre 1939 », c’est-à-dire quarante-cinq mois après la réunification de la CGT et de la CGTU en mars 1936 [1].

On pourrait chicaner sur les termes, car rien ne fut signé au Perreux le 17 avril 1943, pour la bonne et simple raison que l’accord conclu alors fut purement verbal et qu’il ne fut « mis en forme », selon le dire de Bothereau et couché sur le papier qu’à la Libération : il fut alors publié le 5 octobre 1944, en annexe à une circulaire confédérale. Malgré ces circonstances, personne, que l’on sache, n’a jamais contesté le contenu de ce document [2].

Contestable par contre la façon dont Le Peuple présente la scission de septembre 1939. Car, lors de la réunion du Bureau confédéral et de la Commission administrative de la CGT le 18 septembre 1939 ’ réunion à laquelle Benoît Frachon, prudent, s’était bien gardé d’assister (il y a des positions difficiles à défendre !), on n’a pas seulement « argué du Pacte germano-soviétique » signé le 23 août 1939 comme dit Le Peuple, insinuant ainsi que ce ne fut qu’un prétexte. La réunion se tenait au lendemain du jour où les armées allemande et soviétique avaient fait leur jonction et fraternisé dans la Pologne envahie à la fois par l’Ouest et par l’Est. Jusqu’alors, Jouhaux s’était opposé à ce que la CGT condamnât officiellement le pacte germano-soviétique dont les communistes avaient assuré qu’il était une garantie de la paix. Ce partage de la Pologne paraissait donner au pacte tout son sens, et c’est cet « envahissement du territoire polonais par les armées soviétiques, ... trahison préméditée et consommée contre la paix » qui amenait la majorité de la confédération à déclarer « qu’il n’y avait plus de collaboration possible avec ceux qui n’ont pas voulu ou pas pu condamner une telle attitude ».

Non seulement, les communistes n’avaient ni pu ni voulu condamner l’entente entre Staline et Hitler, mais encore, revenant au langage et aux pratiques du défaitisme révolutionnaire cher à Lénine, ils avaient refusé de prendre part à cette guerre entre impérialismes dans laquelle les intérêts de la classe ouvrière n’étaient pas engagés. Cela jusqu’au jour où, Hitler ayant déclaré la guerre à l’URSS le 22 juin 1941, les communistes volèrent au secours de la patrie du socialisme.

Bref, Le Peuple demeure fidèle, en fait d’histoire et pour glorifier le parti communiste, aux bonnes méthodes staliniennes, et c’est une déception pour ceux qui s’efforcent de penser que la CGT a entamé un processus de retour au syndicalisme pur, un syndicalisme attelé à la défense des intérêts concrets des travailleurs salariés, sans subordonner cette défense ni aux intérêts d’un parti ni à ceux d’une idéologie révolutionnaire.

Venons-en maintenant à l’accord du Perreux lui-même, si célèbre, tant de fois évoqué et pourtant très mal connu. Car les quatre participants à la réunion clandestine où il fut négocié et conclu ne se sont pas montrés très loquaces. Seuls, André Tollet et Robert Bothereau en ont parlé, mais si peu.

Dans son livre sur « La classe ouvrière dans la résistance », Tollet n’a absolument rien dit du contenu de la discussion, dont il indique pourtant qu’elle fut longue, toute une nuit (o.c.p. 166).

Bothereau, par deux fois, a levé un coin du voile. Dans sa petite « Histoire du syndicalisme français » parue en 1946 dans la collection Que sais-je ?, il écrivait que « les conversations furent laborieuses, parce qu’il y avait d’un côté tendance à réaliser une sorte d’unité d’action, de l’autre côté désir de retrouver l’unité organique » (p. 109)

En 1973, quand, à la demande de Bergeron, il rédigea ce qu’on peut considérer comme ses mémoires : (Le syndicalisme dans la tourmente), il revint sur ce thème : « Le vice de l’accord du Perreux fut d’avoir voulu à la fois coordonner les tâches de résistance des syndicalistes clandestins, ce qui était une nécessité, et amorcer une œuvre constructive commune aux deux associés dans un syndicalisme ressoudé, ce qui était une impossibilité et s’avéra une erreur » (p. 12).

L’erreur que Bothereau a commise ce jour-là et qui devait coûter si cher au mouvement syndical, il ne nous dit pas ce qu’elle fut exactement : si ce fut d’avoir cédé à une demande communiste de reconstituer l’unité organique ou au contraire d’avoir lui-même proposé et finalement imposé que l’on ne se bornât pas à l’unité d’action, mais qu’on réalisât d’emblée l’unité organique. Bref, il a posé une énigme au lieu de faire la lumière. L’usage qu’il fait de deux expressions aujourd’hui quelque peu désuètes (mais qui ont tant servi dans la polémique entre CGT et CGTU de 1922 à 1935 et notamment après que lui-même fût, en 1933, entré au Bureau Confédéral de la CGT) nous met sur la piste et nous permet de penser, si paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, que le 17 avril 1943, ce fut Bothereau qui défendit l’unité organique et les deux communistes qui auraient voulu s’en tenir à l’unité d’action.

D’où les remords de Bothereau. D’où aussi le silence de Tollet qui n’aurait pas manqué de souligner, si cela avait été le cas, que cette fois-là aussi, les communistes avaient été « unitaires pour deux », selon la formule de Maurice Thorez.

Bothereau était alors loin d’avoir pris la stature qu’on lui a connue par la suite et, en bon second, il s’appliquait à mettre ses pas dans les pas de Jouhaux, à ne rien changer à ce qu’il avait appris au cours de sa vie militante.

Dès le lendemain de la première scission syndicale, en 1921-1922, la CGTU (surtout quand elle fut tombée pleinement sous la coupe du PC, vers 1924) n’avait pas cessé de harceler la CGT de propositions d’unité d’action, et, avec non moins de constance, Jouhaux avait rejeté ces propositions, car il savait combien l’action commune avec les communistes offrait à ceux-ci de possibilités pour « plumer la volaille » selon la fameuse formule du « capitaine » Treint, quand il était secrétaire du PCF.

Mais, attaché à l’idée d’unité syndicale, sachant aussi que l’immense majorité des militants restés pénétrés du mythe de l’unité de la classe ouvrière (le pluralisme syndical n’avait pas encore conquis sa place dans les esprits), Jouhaux ne se bornait pas à rejeter ces propositions hypocrites d’unité d’action : il proposait l’unité organique, l’unité de la CGT, ce qui impliquait la disparition de la CGTU et, par voie de conséquence, l’abandon officiel, par les syndicalistes communistes, de leur affiliation à l’ISR, l’Internationale syndicale rouge dont le siège était à Moscou.

C’est encore cette tactique que Jouhaux opposa aux demandes d’unité d’action contre le fascisme que Frachon et les « unitaires » lui adressèrent à partir de mai 1934, pendant que sur le plan politique se constituait le Front populaire. Mais, comme on sait, il fut pris à son propre piège quand, en juin 1935, les communistes reçurent de Moscou l’ordre d’accepter les conditions des « confédérés » et de se résoudre à l’unité organique, à l’unité dans la CGT.

Le bilan de cette unité organique, réalisée au congrès de Toulouse le 6 mars 1936 n’a peut-être pas été fait avec toute la finesse désirable.

Apparemment, l’unité avait surtout servi les communistes. Restés solidement organisés au sein de la CGT réunifiée, ils profitèrent d’un phénomène que personne, pas même eux, n’avaient prévu : l’afflux, on peut dire, l’invasion de la CGT, après les grèves de mai ’ juin 1936, et l’accord de Matignon, par trois millions et plus de néo-syndiqués qui ne connaissaient pas le moindre mot de l’action syndicale, de ses moyens, de ses objectifs, de ses possibilités. C’est en s’appuyant sur cette masse ignorante et malléable que les communistes entreprirent de « coloniser la CGT », comme on disait alors et parurent tout près d’en prendre la direction.

Bothereau gardait assurément un souvenir amer de cette expérience, mais il n’est pas certain qu’alors il en eût tiré toutes les leçons. Il pensait, semble-t-il, que cette fois, les « ex-confédérés » résisteraient mieux, d’autant plus qu’il avait tout lieu de croire, comme bien d’autres alors, que les communistes avaient changé, qu’ils s’étaient convertis à la nation, et que d’ailleurs ils n’auraient plus à obéir ni à l’Internationale communiste ni à l’Internationale syndicale rouge, puisque Staline lui-même les avait fait disparaître, celle-ci en 1939, celle-là en 1943.

Sans doute savait-il aussi que Frachon et ses camarades communistes gardaient eux aussi un assez mauvais souvenir de cette période qu’on leur avait cru bénéfique. Ils se rendaient bien compte qu’ils auraient perdu rapidement la place qu’ils avaient si rapidement accaparée au sein de la CGT. Est-ce que lors du congrès confédéral de Nantes, en novembre 1938, il n’était pas apparu que la majorité des cadres de la CGT leur demeureraient hostiles, au point qu’à l’élection de la commission administrative, plusieurs d’entre eux n’avaient pas été réélus. La chute des effectifs, le départ en masse des néo-syndiqués (au départ qui s’accéléra après la désastreuse grève générale du 30 novembre 1938 qu’ils imposèrent à la CGT pour des raisons extra-syndicales) les privaient de la masse de manœuvre dont ils s’étaient servi pour « coloniser » la confédération. On allait bientôt se retrouver entre militants conscients, et tout porte à croire que, même si la guerre n’avait pas éclaté, posant le problème de la défense nationale (« les prolétaires n’ont pas de patrie »), ils seraient à nouveau à nouveau sortis de la CGT, ou de gré ou de force, et sans doute moins nombreux encore qu’ils n’y étaient entrés.

Aussi, en avril 1943, ils ne devaient guère être enthousiastes de l’unité organique, d’autant plus qu’ils avaient besoin de toute leur liberté de mouvement pour mener, dans les désordres de la fin de la guerre et en l’absence de gouvernement, une action de style révolutionnaire pour aider le Parti à s’emparer du pouvoir.

Voilà bien des raisons pour penser que, dans la nuit du Perreux, ce ne fut pas Tollet et Raynaud, mais Bothereau et Saillant qui, laborieusement, firent triompher l’idée de l’unité organique.

[1] Le Peuple qualifie la CGT de socialiste, la CGTU de communiste. Il est parfaitement vrai que la CGTU était sous la tutelle du parti communiste, mais la CGT ne s’est jamais déclarée socialiste et n’a jamais été dominée de quelque façon que ce fût par le Parti socialiste SFIO, lequel d’ailleurs avait renoncé depuis 1906 à en capter la direction. Jouhaux n’a jamais été membre du Parti socialiste, non plus que la plupart des membres du Bureau Confédéral. A la veille de la guerre, la CGT était plus proche, en matière économique et sociale, des « néo-socialistes » que des socialistes orthodoxes restés à la SFIO, du fait de son adhésion au « planisme ».

[2] L’habitude s’est prise de dire « les accords du Perreux », comme le fait Le Peuple, de même que l’on dit « les accords Matignon » du 7 juin 1936. Dans un cas comme dans l’autre il y a faute, car il n’y eut qu’un accord conclu à Matignon et un accord conclu au Perreux.


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