L'expert des relations

sociales et syndicales

« Paris ouvrier »

Paris fut une grande ville ouvrière. L'histoire de ce passé, quartier par quartier, méritait d'être décrite. Dommage que l?ouvrage ait assimilé « ouvrier » et « révolutionnaire ».

Paris fut ouvrier. Et les transformations de notre capitale depuis quelques décennies n’ont pas effacé les traces matérielles de son labeur industriel. Nombreux sont encore les lieux, les bâtiments, les noms de rue aussi (des Tanneries, de l’Industrie, des Immeubles industriels, de la Lingerie, de la Manutention, etc) qui évoquent au passant attentif un passé ouvrier particulièrement riche.

C’est qu’en 1848, 40 % de la population parisienne était ouvrière, en 1931, 31 % encore. N’oublions pas qu’en 1950, il y avait toujours 18 000 ouvriers chez Citroën dans la Seine, 31 000 à Renault-Billlancourt. Si le « quai de Javel » a été complètement transformé (jardins, hôpital), si le site de Billancourt attend une destination nouvelle, si la construction du périphérique (achevé en 1973) a renvoyé plus loin dans la banlieue la pauvreté et l’insécurité de la « zone », si l’accent du « titi » parisien n’est plus guère présent dans les bistrots, les souvenirs du Paris ouvrier restent très nombreux.

- Une iconographie soignée -

C’est donc avec un vrai plaisir que l’on voit sortir en librairie le livre « Paris ouvrier, des sublimes aux camarades », dont l’iconographie, riche et soignée, nous fournit de très belles photographies du peuple parisien et de son travail. Une introduction historique et un bref mais fort intéressant lexique des mots du prolétariat (Apaches, goguette, popotte,...) précèdent la description des lieux, classés par arrondissement.

C’est pourtant aussi avec une vraie déception que l’on prend connaissance des rubriques qui composent le texte de l’ouvrage. L’auteur a effectué un important recueil de données sur ce qu’il affirme être le Paris ouvrier. Sous ce terme d’ouvrier, il entend surtout le mouvement politique, le socialisme révolutionnaire, le communisme. Il assimile et identifie le mouvement ouvrier à l’hémisphère gauche du monde politique. Cette confusion est, hélas, fréquente. Le « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » (44 volumes, également disponible en CD) rédigé par Jean MAITRON aux Editions de l’Atelier a contribué lui aussi à inscrire l’organisation ouvrière, les regroupements professionnels, coopératifs et syndicaux dans une démarche de rupture révolutionnaire ou socialiste. De nombreux autres ouvrages d’historiens et de sociologues contemporains (parmi lesquels en bonne place Alain TOURAINE) participent à cette lecture hémiplégique du monde ouvrier.

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« Paris ouvrier »

- Paris ouvrier ou Paris révolutionnaire ? -

L’auteur dédicace son livre « à son père, à ses camarades ». Ceux-ci sont-ils ses camarades d’atelier, de travail ou bien ses camarades de la rupture politique ? La lecture de l’ouvrage est éclairante : le Paris ouvrier de l’auteur est bien plus celui de la révolution socialiste que celui de l’évolution sociale.

Le lecteur se trouve donc abondamment informé sur Aragon (un ouvrier ?), sur les différents domiciles de Marx, Lénine, Trotsky à Paris ou sur le siège du PSU dans le quinzième arrondissement.

Il ne dispose pas, en revanche, d’informations aussi précises et en quantité suffisante sur les lieux de travail, les ateliers, les usines, les quartiers ou même encore sur les sièges des syndicats parisiens.

C’est à peine si onze lignes décrivent le siège de Force ouvrière, 198 avenue du Maine, dans une rubrique coincée entre celle consacrée à Robert FRANCOTTE (32 lignes), militant actif du sabotage des convois français envoyés en 1951 au Vietnam et celle précisant où se déroulaient les réunions du groupe bolchevik à Paris au début du XXème siècle. C’est à peine encore si les lieux du syndicalisme chrétien sont évoqués (sauf lorsque il est amalgamé au syndicalisme jaune), alors qu’une mention des lieux des syndicats féminins chrétiens (rue de l’Abbaye notamment) aurait enrichi la recherche.

Si la manufacture des tabacs, rue de l’Université, fait l’objet d’une photographie et d’une courte notice, on cherchera en vain dans le chapitre consacré au septième arrondissement, des indications sur les lieux évocateurs du Paris ouvrier qui subsistent encore (rue de l’Exposition par exemple), reliés à l’exposition universelle de 1867. Les autres expositions universelles ne sont pas davantage localisées.

- Des oublis regrettables -

Les quartiers parisiens où s’exerçaient en nombre (et s’exercent encore) des métiers bien précis ne sont guère décrits. Les liaisons entre le Paris industriel et le Paris artisanal en sont pas assurées (le onzième arrondissement méritait mieux que la trop courte note consacrée au syndicat des ébénistes du Faubourg Saint Antoine).

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Cheminot à la gare des Batignolles au début des années 1930

La curiosité du lecteur n’est pas satisfaite, concernant les logements ouvriers qui, aujourd’hui encore, contribuent au contraste saisissant entre rues d’un même quartier parisien Les immeubles de « L’avenir du prolétariat », nombreux dans Paris, auraient mérité une mention ainsi que la société qui, aujourd’hui encore, en assure la gestion.

Les monuments et statues ne sont pas davantage recensés avec conscience. Si le premier arrondissement permet de parler de la statue de Jeanne d’Arc, place des Pyramides, jadis lieu des manifestations des Jeunesses communistes et des Camelots du roi, il n’est nullement fait mention du monument à WALDECK ROUSSEAU, dans le jardin des Tuileries, à quelques minutes de là. Un homme du gouvernement à qui les syndicats doivent leur liberté d’existence (loi de 1884) méritait bien une mention. Tout comme la maison de CLEMENCEAU, dans le seizième arrondissement, ne serait-ce que pour mentionner son attitude répressive à l’encontre des syndicalistes révolutionnaires.

Quelques lignes sur l’église Notre Dame du travail, à l’architecture si typique, dans le quartier Plaisance (14ème arrondissement) auraient eu autant d’intérêt que la mention du domicile du futur colonel ROL-TANGUY (au destin communiste plus qu’ouvrier).

L’indication des musées publics ou privés (comme celui - méconnu - qui se trouve au dernier étage du magasin La Samaritaine pour évoquer l’action sociale des entreprises il y a un siècle) se rapportant au monde ouvrier aurait été un apport apprécié.

L’énumération des lacunes de l’ouvrage serait longue. A l’évidence, elle tient moins aux capacités de l’auteur qu’à la définition qu’il fait du monde ouvrier.

L’histoire du Paris ouvrier, de ses usines, de sa vie quotidienne, de ses transformations, de ses indignations et de ses révoltes, de ses expressions de solidarité (mutuelles, coopératives, syndicats) est à poursuivre. Les témoignages existent, les lieux demeurent, qui demandent toujours à être valorisés. Le livre d’Alain RUSTENHOLZ mérite d’être lu. Mais il en appelle un autre.

« Paris ouvrier », par Alain RUSTENHOLZ, Ed. Parigramme, 2003, 368 pages, 29€


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