L'expert des relations

sociales et syndicales

Par qui arrive le changement en France ?

En France, les réformes constituent une source essentielle du changement. Notre société évolue fort bien, sans passer obligatoirement par des phases de révolution. C'est ce que nous livre ici l'analyse du Professeur Henri Mendras.

Dans ses Mémoires, Raymond Aron écrit : « Dans une conférence que présidait le général de Gaulle, j’avais dit : "La France fait de temps en temps une révolution, jamais de réformes." En commentant ma conférence, le général m’avait rectifié, fort bien : "La France ne fait jamais de réformes que dans la foulée d’une révolution" s (p. 493). Il cite ensuite une lettre que lui a écrite Alfred Fabre-Luce à propos de sa réaction à Mai 68. Fabre-Luce lui dit : « La révolution de mai vous apparaît comme une réponse, alors qu’elle m’apparaît seulement comme une question. C’est à nous de donner la réponse, ce qui ne sera possible que si nous écoutons attentivement la question ». A partir de ces deux citations, je voudrais broder : jusqu’à présent, les réformes et les révolutions ont été regardées d’en haut, or, la vocation du sociologue, c’est évidemment de regarder les choses d’en bas pour employer le vocabulaire à la mode.

Depuis que je mène mon métier de sociologue, j’essaie de comprendre comment la France s’est si radicalement transformée dans le second après-guerre. Ce pays qui était complètement détruit et qui paraissait avoir perdu tout nerf, tout à coup a fait une renaissance extraordinaire, a transformé toutes ses structures sociales, toutes ses institutions, ce qui m’a amené à écrire un livre intitulé pompeusement La Seconde Révolution française, la situant entre 1965 et 1984. Ce livre montre, je crois, que contrairement à l’opinion d’Aron et de De Gaulle, ce sont les réformes qui ont entraîné la révolution totale de la société française.

Généralement, en effet, on pense qu’un mouvement dans la société, un mouvement social qui n’est pas vu ni pris en compte par les gouvernants, entraîne des rébellions ; puis les rébellions incitent les gouvernants à réformer et, s’ils s’y refusent, alors la révolution Ies y oblige. Le beau livre de M. Nicolas nous a montré que, de l’arrivée au pouvoir de Louis XIV jusqu’à 1789, il y avait eu pas moins de 8 000 rébellions en France, et par conséquent que la rébellion est un état normal de l’Ancien Régime au XVII et au XVIII siècle. Selon lui, les rébellions rejetées aboutissent à une révolution parce que les gouvernants n’ont pas pris en compte les desiderata des rebelles. Ensuite la révolution entraîna les réformes qui avaient été retardées. Selon le mot de Tocqueville, la révolution « n’a été qu’un procédé violent et rapide à l’aide duquel on a adapté l’état politique à l’état social, les faits aux idées et les lois aux mœurs ».

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Je voudrais montrer à l’aide de quatre exemples que, depuis cinquante ans, les transformations des mœurs entraînent des mouvements sociaux, et que ces mouvements entraînent à leur tour des réformes dans les institutions, sans passer par le détour révolutionnaire au sens fort et strict du terme, puisque « cette seconde Révolution française » a été remarquablement calme, sauf Mai 68 et en décembre 1995.

La révolution silencieuse des paysans français

La première révolution silencieuse (Debatisse, 1963) eut lieu dans les années 1950-1960 : c’est la disparition complète des sociétés paysannes et leur remplacement par une agriculture moderne. Généralement, les révolutions se font contre une classe dirigeante qui est éliminée, telle la Russie en 1917 ; dans ce cas, on a assisté à l’autodestruction d’une classe, base de la société, et d’une civilisation millénaire. La paysannerie représentait, rappelons-le, un tiers de la population française en 1945. Cette révolution sociale a permis la construction d’une nouvelle agriculture moderne techniquement, économiquement et socialement. Or, le mouvement social est parti de la base. Voilà qui est neuf, et qui annonce ce qui va se passer dans d’autres secteurs et dans d’autres groupes sociaux. Le mouvement des jeunes agriculteurs des années 1950 a eu pour inspirateurs quelques jésuites et quelques dominicains, mais ce ne sont pas les pouvoirs de la République qui ont entraîné la transformation de l’agriculture française. C’est le mouvement social. Ces jeunes agriculteurs se sont sentis au bord du gouffre et, pour réagir, ont construit des syndicats qui étaient en rébellion contre les vieux syndicats traditionnels, et ont construit des coopératives de toutes sortes. Ce sont eux qui les premiers ont utilisé les associations lois de 1901 pour régler leurs problèmes collectifs. Ils ont même fait ce chef-d’oeuvre incroyable que représente le Crédit agricole, l’une des cinq ou six premières puissances financières du monde. Quand j’ai commencé à étudier les paysans, aucun n’avait un carnet de chèques, et l’idée « d’être en dettes » était la chose la plus horrible qu’ils puissent imaginer, le déshonneur. Aujourd’hui tous sont en dette. Dans une conversation avec Edgar Pisani, je lui disais que Debatisse et ses amis avaient tout inventé, et que le gouvernement ne faisait que traduire ces idées en lois et en règlements ; il m’a dit : « Écoutez, n’exagérez pas, j’ai eu aussi quelques idées ». La politique agricole s’est faite, en effet, par complicité entre un état modernisateur et la volonté des dirigeants agricoles. Les jeunes agriculteurs auraient aimé changer le droit de propriété parce qu’ils y voyaient un obstacle à leur modernisation. Mais là, ils se sont heurtés à une institution fondamentale : la Déclaration des droits de l’homme les a arrêtés... Par la suite, on peut déplorer que les pouvoirs qui sont issus de cette révolution silencieuse se soient sclérosés et aient fait une politique agricole catastrophique, et qui gène encore nos rapports avec les autres pays européens. Mais cela, c’est un autre sujet.

Le travail à temps plein de femmes françaises

Le deuxième objet de réflexion que je propose à votre réflexion, c’est cette décision extraordinaire qui a été prise par toutes les femmes françaises d’avoir un emploi à plein-temps et de faire deux enfants. Et elles sont seules, dans l’Europe occidentale, à avoir pris une décision pareille. Or, cette décision, personne ne sait comment elle a été prise. On peut la dater, puisque c’est en 1965 qu’il y a eu le moins de femmes ayant un emploi en France, par la diminution des agricultrices et des commerçantes, et, à partir de cette date, les femmes salariées se sont multipliées. Les années 1960 ont vu un revirement de l’opinion : tout le monde a décidé qu’il était bien pour une femme d’avoir un emploi, et un emploi à plein-temps. Et, en même temps, les femmes françaises voulaient avoir deux enfants. Cela parait aller de soi, puisque c’est ce que nous avons vécu. Mais, pourtant, selon une vulgate raisonnable, s’il y a eu baisse de la natalité en Europe occidentale, c’est parce que les femmes se sont mises à travailler, et l’on a longtemps cru que, si on voulait avoir plus d’enfants, il fallait renvoyer les femmes à leur foyer. Or les contre-épreuves sont absolument irréfutables. Le plus faible taux de natalité à l’heure actuelle est en Ligurie, moins de un enfant par femme, et les femmes ligures, jusqu’à présent, ne travaillaient pas. Elles ont commencé à avoir des emplois dans les années récentes, essentiellement dans le tourisme. Jusqu’à récemment, le faible taux de natalité dans le nord de l’Italie était compensé par la forte natalité du sud. Malheureusement, nous assistons actuellement à une chute de la natalité dans le sud, si bien que si les choses restent en l’état, l’Italie va descendre de 60 000 000 à 40 000 000) d’ici 2050, ce qui est un véritable suicide (Mendras, Nieyet, 2002).

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Continuons la comparaison avec d’autres pays. Par exemple l’Angleterre a le même taux de remplacement que nous autres, mais les femmes travaillent à temps partiel, et parfois à très faible temps partiel. Enfin le problème de nos voisins allemands aurait été absolument dramatique, à l’italienne ai-je envie de dire, s’il n’y avait pas eu l’émigration venue des pays de l’Est, qui a compensé la faible natalité allemande, mais cette immigration s’épuise. Les Allemands commencent seulement à prendre conscience de la chose, et le malheureux Edmund Stroiber a dit qu’il fallait payer les femmes pour qu’elles fassent des enfants, ce qui montre qu’il n’a rien compris ! Au contraire, il faut qu’elles aient un emploi. Plus les femmes travaillent et plus elles travaillent jeunes, de manière à avoir leur travail, à débuter leurs carrières jeunes, plus elles peuvent ensuite avoir deux enfants. Les Hollandais sont en train d’expérimenter un modèle nouveau de vie conjugale où l’homme et la femme ont un emploi à temps partiel, ce qui oblige les hommes à partager équitablement les tâches domestiques et parentales.

En effet, parce que, en France, les femmes ont voulu avoir deux enfants et un travail à plein-temps, toutes les institutions ont répondu à leur volonté. Nous avons créé des crèches et des écoles maternelles qui font l’admiration du monde, nous avons des horaires scolaires qui permettent (difficilement) de concilier les exigences maternelles et les exigences scolaires - heureusement, les grand-mères sont là pour faire l’appoint -, et toutes les institutions se sont développées à la suite d’une décision prise collectivement par les femmes.

Un nouveau modèle de la famille

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Sur le troisième sujet, j’irai beaucoup plus vite, parce que la chose est bien connue : c’est par la volonté des jeunes soixante-huitards de refuser la famille telle qu’ils l’avaient vécue dans leur enfance, que la structure familiale s’est si profondément modifiée depuis trente ans. Pour rien au monde ils ne voulaient se retrouver papa et maman, avec deux enfants dans un F4 avec une 4 CV, tout multiplié par 4, ce qui convenait si bien à mes collègues de l’INSEE... Ils ont d’abord essayé de créer des communautés, mais cela n’a pas très bien marché, le sociologue sait pourquoi. Et ensuite ils ont refusé le mariage. Or, la monogamie absolue est un fondement de la chrétienté, et ces jeunes écervelés ont remis cela en question, l’air de ne pas y toucher et de ne le faire que pour eux-mêmes. Mais le résultat, c’est que le Parlement français a changé les règles matrimoniales, a changé le droit de la famille très rapidement dans la foulée, dans les années 1970. Remettre en question la monogamie absolue, c’est remettre en question tout notre système de lignage, et notre système de transmission des biens. Si l’on considère qu’à la mort de l’un des époux le couple est plus important que le lignage, s’il y a plusieurs couples successifs, on arrive à une situation inextricable pour nos pauvres notaires. Enfin on a reconnu le droit des enfants adultérins à avoir les mènes droits que les enfants que l’on appelait autrefois légitimes. Tout cela conduit évidemment à détruire toute notre architecture de parenté, un fondement de la société qui avait été bâti sur des principes du droit romain par l’Eglise catholique dans les premiers siècles de notre ère. La légèreté avec laquelle les juristes et les députés ont transformé nos moeurs sur ce point me parait surprenante.

Le développement des métropoles régionales

Je terminerai par une seconde comparaison avec l’Italie. Il y a vingt ans, nous avons découvert que la « troisième Italie », celle qui va de Pérouse à Venise, s’était développée grâce aux districts industriels, autour des grandes métropoles. Puisqu’il n’y a pas d’état fort en Italie, c’est au niveau régional qu’a pu se développer cette troisième Italie gouvernée au niveau provincial, soit par les démocrates-chrétiens, soit par les communistes, à l’époque. Que ce soit l’une ou l’autre couleur politique, les districts industriels se sont développés comme des réseaux de petites entreprises, grâce à des institutions nécessaires à leur fonctionnement. Le rôle des banques a été décisif à cet égard. Cette « troisième Italie », si bien analysée par Arnaldo Bagnasco (1993), a fait l’admiration des politistes américains (Putnam, 2000), qui y ont vu une nouvelle forme de démocratie at the grass mors. En France, avec son état omnipotent et omniprésent, ne pouvaient pas se développer, pensait-on, des systèmes de districts industriels comparables à cette merveille italienne. Or, nous avons vu depuis vingt ans un développement remarquable de nos capitales régionales qui s’entourent de zones industrielles, d’universités, de centres de formation, et tout cela - et c’est cela la grande nouveauté - par la collaboration entre les chefs d’entreprise, les élus et les services extérieurs des ministères (DRIRE, DDE, DRAC...) qui ont joué un rôle décisif de stimulant et de conseil (Le Galès, 2001). Les Chambres de commerce et de l’industrie et les Chambres des métiers se sont étoffées de services aux entreprises et de centres de formation technique. C’est sans doute le système bancaire qui a été le moins capable de s’adapter pour servir la croissance des PME parce qu’il est trop centralisé et hiérarchisé. Les universités ont été plus attentives aux débouchés de leurs étudiants et ont créé des spécialisations d’administration des entreprises et de gestion. Les IUT et les écoles de commerce se sont multipliés. La grande nouveauté, c’est que les professeurs veulent bien parler enfin avec les chefs d’entreprise, et les chefs d’entreprise veulent bien parler avec les professeurs, et recevoir leurs élèves en stage et les renvoyer ensuite à l’école. Les maires des grandes villes ont été très tôt conscients des exigences culturelles des cadres et ont effectué des aménagements de haut niveau : une salle de concert, un opéra, un orchestre paraissaient nécessaires à qui voulait attirer une entreprise moderne, peuplée de techniciens, d’ingénieurs et de cadres commerciaux. Montpellier et Rennes sont les meilleurs exemples de cette politique municipale. Paradoxalement, c’est peut-être la France, pays le plus centralisé, qui a le mieux suivi l’exemple de La Troisième Italie, avec la Bavière et le Bade-Wurtemberg (Bagnasco, Sabel, 1995).

Les nœuds sont plus importants que les territoires

Cette innovation est révélatrice de la transformation de la société française tout entière. Primo, tout cela s’est fait à l’échelon des capitales régionales. Paris n’est plus le seul lieu de l’innovation et du changement, comme tous les mouvements protestataires le montrent chaque année. Secundo, le modèle de Michel Crozier est aujourd’hui historique ; les Français ont appris à collaborer ; les cloisonnements entre services, statuts et corporations sont en train de tomber. Tertio, le territoire est secondaire ; ce sont les capitales régionales qui sont motrices parce qu’elles sont les lieux où se noue le pouvoir périphérique décrit par Pierre Grémion (1976). Si on pense « réseaux », ce sont les noeuds et les noyaux qui sont importants et non plus les territoires et les frontières. Cette vingtaine de capitales régionales représentent à l’heure actuelle une innovation incroyable dans le fonctionnement de la société française. En vingt ans, elles ont plongé leurs racines dans tout le territoire environnant, directement ou à travers des villes-relais, créant un système de réseaux agencés entre eux par des nœuds plus ou moins importants. Or cela n’a été vraiment voulu par aucune politique nationale. Certes, la Délégation à l’aménagement du territoire a distribué - sur des hases électoralistes - des subventions, mais c’est par la volonté des élus locaux, des chefs d’entreprise, des fonctionnaires, des professeurs de l’éducation nationale, que s’est créé l’ensemble de ces réseaux de fonctionnement.

Par conséquent, la dialectique révolutions-réformes d’Aron et de De Gaulle me parait relever du domaine des historiens. Nous sommes entrés dans une société radicalement différente, qui n’a plus besoin de révolutions. Il y aura évidemment quelques petites rébellions à la José Bové, qui sont charmantes et maintiennent le folklore français. De rigide qu’elle était, la société française est devenue changeante, au sens de « capable de changer ». C’est même probablement celle qui est la plus souple et la plus changeante en Europe occidentale. Et cette révolution a été faite par la volonté des Français.

Cette analyse du Professeur Henri Mendras a fait l’objet d’une communication au colloque organisé le 30 octobre 2002 dans le cadre de la Fondation Singer-Polignac sur le thème « Réformes-révolutions. Le cas de la France ».

Les actes du colloque ont été publiés aux Presses universitaires de France. Nous remercions M. Thierry de Montbrial, directeur général de l’IFRI et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, de son accord pour la reproduction de cet article.


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