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sociales et syndicales

Les mutations du travail en France

Notre pays est passé, en un peu plus d'un siècle et demi, d'une économie fondée sur l'agriculture et l'artisanat à une industrie dominante, avant de connaître un formidable développement des services dans le même temps où s'est amorcé le déclin dans la population active des ouvriers au profit des employés et des cadres.

Les sociétés européennes se sont trouvées engagées, il y a près de deux siècles, dans une mutation économique sans précédent. On distingue ainsi couramment une première révolution industrielle à la fin du XVIIIè siècle, basée sur les innovations techniques telles que la machine à vapeur, le métier à tisser, les procédés métallurgiques et l’utilisation du charbon, une deuxième fondée sur l’acier, l’électricité, l’automobile et la chimie au tournant des XIXè et XXè siècles et une troisième depuis les années 1950, fondée sur les sciences du vivant, sur l’électronique et les réseaux. Ces trois révolutions industrielles, bien que de nature totalement différentes, identifient les mêmes mutations : nouvelles énergies, intégration des innovations techniques à la production, changements de modes de production, diffusion à l’ensemble des secteurs, transformations sociales.

Des champs à l’usine, de l’usine au bureau

C’est depuis un peu plus d’un siècle que le travail a connu de profonds bouleversements. Au début du XXè siècle, les trois-quarts de la population française vivent à la campagne. Des grands traits se dégagent de cette évolution : déclin du monde agricole et artisanal, diminution des ouvriers, montée des employés, féminisation, exode rural couplé à un renforcement de l’urbanisation.

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Vendangeurs bourguignons à Morey Saint Denis

Au sortir de la seconde guerre mondiale, la France poursuit et amplifie l’évolution amorcée. Mécanisation du travail et technologies de plus en plus performantes riment avec mutations des structures agraires et bouleversement du travail paysan. La petite exploitation familiale décline de façon irréversible face aux grandes exploitations. De 36 % de la population active en 1946, la part des actifs agricoles décroît jusqu’à représenter aujourd’hui moins de 4 % de la population. La diminution du nombre d’agriculteurs s’opère principalement à l’occasion de la transmission du patrimoine. Si d’une certaine façon on peut dire que la civilisation paysanne a disparu, il n’en reste pas moins que l’agriculture demeure en s’industrialisant. Le paysan devient un agriculteur, un producteur mettant en jeu des technologies très avancées, et un gestionnaire.

De son côté, le monde ouvrier connaît également de nombreuses évolutions. C’est au XIXè siècle, avec la première révolution industrielle, les manufactures et les mines, qu’une nouvelle classe émerge : celle des ouvriers, travaillant dans des conditions souvent précaires. Les mineurs, les ouvriers du textile, les sidérurgistes sont les figures emblématiques de ces premières classes laborieuses.

Les femmes sont également touchées par cette évolution. A la fin du XIXè siècle, la population active compte dans ses rangs un tiers de femmes. Elles participent aux travaux des champs et sont à la ville le plus souvent lingères, couturières, blanchisseuses, nourrices ou domestiques, quand elles n’aident pas leur mari dans l’exercice de son métier. L’industrialisation conduit un certain nombre d’entre elles à prendre des emplois dans les fabriques et notamment dans les ateliers de filature.

La crise économique de 1974, concomitante au premier choc pétrolier, marque le début d’un long processus de réduction de l’emploi industriel. Les industries les plus anciennes et les plus traditionnelles subissent les plus lourdes pertes : sidérurgie, mines, textile, cuir, bois... En dix ans, plus d’un million d’emplois industriels disparaissent. De près de 9 millions au début des années soixante-dix, le nombre des ouvriers est aujourd’hui de l’ordre de 6 millions de personnes.

L’effacement des classes ouvrières

S’ils demeurent l’un des groupes sociaux les plus importants, les ouvriers ne forment plus une catégorie sociale homogène, dotée d’une identité forte et de solides organisations syndicales. Les grands bastions syndicaux (les mines, la sidérurgie, l’automobile) ont disparu avec les restructurations des années 1970-1990.

Si les paysans et les ouvriers ont eu conscience de leur identité collective, il n’en va pas de même pour les employés, qui n’ont formé qu’une catégorie mal définie et le plus souvent déconsidérée, avant que n’émerge dans la société la notion de classe moyenne.

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Ouvriers fondeurs aux aciéries de Longwy dans les années 1930

Les employés, vendeurs, secrétaires, guichetiers, agents de l’administration commencent à se développer au début du XXè siècle avec l’essor des grands magasins parisiens, des banques et des administrations comme la poste et la justice. C’est le début de l’expansion continue du secteur tertiaire. Mais c’est à partir de la seconde guerre mondiale que les emplois de bureau, les métiers des domaines de l’enseignement et de la santé se multiplient. Au début des années soixante, ils prennent un véritable envol : commerces, entreprises et administrations créent en France quelque 250 000 nouveaux postes par an. L’autre élément marquant, dans un contexte de mise en œuvre de la mixité de l’enseignement, est la place croissante des femmes qui arrivent sur le marché du travail pour intégrer directement les emplois émergents du secteur tertiaire, alors que la population ouvrière demeure plus masculine.

La montée des cadres et employés

Les cadres (ingénieurs, commerciaux, administratifs) et les professions intermédiaires (infirmières, techniciens supérieurs, informaticiens, enseignants, etc.) forment dans ce spectre une seconde catégorie ayant connu une très forte croissance depuis la guerre. L’entrée des femmes dans les emplois de niveau supérieur est plus tardive. Elle ne se réalise qu’après leur accès en nombre significatif dans les grandes écoles et les filières d’enseignement supérieur1. Les métiers d’enseignant, d’avocat ou de médecin, de chercheur tendent à se féminiser véritablement à partir des années soixante-dix. L’accès des femmes aux fonctions de cadre supérieur et aux postes stratégiques est plus récent et, de fait, encore relativement limité.

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Journalistes de "l’Intransigeant" (années 1930)

Le nombre d’employés a ainsi plus que doublé depuis les années soixante, celui des cadres et des professions intermédiaires presque triplé.

Enfin, les catégories non salariées représentent aujourd’hui un actif sur dix contre un sur trois il y a cinquante ans. Le nombre des artisans et des commerçants a diminué jusqu’en 1975 d’environ 1 % par an, puis plus lentement, après une légère augmentation des artisans au début des années quatre-vingt et une baisse de l’ensemble après 1990. A partir de 1975, certaines activités commerciales ou artisanales ont été durablement concurrencées par le développement des grandes surfaces ou par l’émergence de biens conçus pour être renouvelés rapidement.

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