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sociales et syndicales

Relations sociales en Europe : le système britannique et les pratiques latines

Il y a loin de Douvres à Calais, beaucoup plus loin en tout cas qu'entre Londres et Copenhague ou entre Madrid et Athènes, si l'on en juge par les spécificités des relations sociales dans les pays concernés.

1. Le système britannique

A maints égards un très grand nombre de caractéristiques qui font la spécificité du modèle rhénan se retrouvent aussi en Grande-Bretagne. Malgré la décroissance des années récentes, le syndicalisme y reste fort, nourri d’une longue tradition. La négociation entre les partenaires constitue la base du système de régulation sociale. Ne pas respecter un accord signé constitue une faute passible de poursuites judiciaires. Même si les excès de recours à la grève des années 1970 ont quelque peu endommagé l’image des syndicats dans l’opinion publique, leur existence constitue un des piliers du système de protection des citoyens dans la vie économique et sociale. La grande majorité des Britanniques y voit une pièce essentielle du fonctionnement de la démocratie.

Les syndicats entretiennent également des relations très étroites non pas avec plusieurs partis politiques mais avec le parti travailliste qu’ils ont fondé. On pourrait même dire que, sur ce plan, le syndicalisme britannique est celui qui va le plus loin dans sa relation au politique dans la mesure où il assure une bonne partie des finances et des militants et que la plupart des syndicats britanniques prévoient le versement d’une partie de la cotisation de leurs adhérents au Labour. Par contre les services fournis aux adhérents n’y sont pas aussi développés. En particulier, le système d’assurance chômage n’est pas aux mains des syndicats britanniques, contrairement à ce qui se passe dans les pays nordiques y compris au Danemark. Mais la différence la plus fondamentale, celle qui justifie un classement à part, tient sans doute à deux caractéristiques :

1. L’absence de Code du travail. Grande-Bretagne et Danemark de ce point de vue se singularisent en Europe. Les partenaires patronaux et syndicaux se sont historiquement comportés de telle sorte que l’Etat soit hors du jeu de la régulation sociale. Dans ces deux pays, les lois sociales sont quasiment inexistantes. Ce sont les accords qui définissent les règles de protection minimum des salariés. De même, dans ces deux pays, le syndicalisme, à l’origine, a d’abord été un syndicalisme de métier.

2. L’attachement à un libéralisme absolu, spécifique cette fois de la seule Grande-Bretagne, qui veut que la négociation ne lie que les parties qui acceptent de s’y impliquer directement. Autrement dit, même lorsque la pratique était encore à la négociation d’accords de branches, ceux-ci ne s’imposaient aux entreprises, fussent-elles adhérentes des syndicats signataires, que si elles le voulaient bien... Aujourd’hui, l’évolution fait qu’il n’y a pratiquement plus de négociations de branche en Grande-Bretagne, seule la négociation d’entreprise reste en vigueur. Au Danemark au contraire, comme dans les autres pays nordiques, le système de négociation demeure, malgré la tendance récente, encore très centralisé.

Enfin on ne peut pas dire des syndicats britanniques comme on l’a dit des syndicats nordiques qu’ils aspirent au partage du pouvoir et à la mise en place de systèmes de codétermination. Leurs pratiques et leurs aspirations se limitent à la recherche de compromis et à l’acceptation de mécanismes de concertation limitant le recours à la grève. Le syndicalisme danois au contraire est résolument engagé dans la voie d’un partage du pouvoir économique au niveau de l’entreprise.

2. Les pratiques latines

Face aux caractéristiques des pays du modèle rhénan, on serait tenté de dire que pour présenter les pays « latins » il suffit, point par point, de prendre le contre-pied. Première différence, alors que les pays du Nord ont choisi la voie du partenariat, ceux du Sud pratiquent encore la lutte idéologique. C’est, pour reprendre l’expression de Jean Dubois, le monde « adversatif » (Jean Dubois et Gérard Donnadieu,Réguler le social dans l’entreprise, Editions Liaisons, 1995).

Avec des variantes d’un pays à un autre, on peut distinguer une dizaine de caractéristiques que l’on retrouve en Espagne, en France, en Italie, en Grèce et au Portugal.

• Le taux de syndicalisation y bat des records... à la baisse. Il se situerait à 6 ou 7 % en France, autour de 19 % en Espagne. L’Italie et le Portugal cependant atteignent des taux dignes des pays rhénans.

• La conception même du syndicalisme y est différente. Malgré les discours officiels, on n’y recherche pas vraiment le syndicalisme de masse. C’est plutôt l’élitisme. La syndicalisation restera l’affaire d’une minorité qui, elle, a « compris les enjeux des luttes pour transformer le monde ». Les salariés sont invités à suivre. Ce qui peut entacher le fonctionnement démocratique interne des organisations. Celles-ci « tournent » sur des équipes restreintes.

En France, la CGT, à son congrès de 1999, a reconnu qu’un pourcentage important des syndicats de base comptait moins de dix militants qui se partagent les responsabilités. Cette situation contribue à éloigner les éventuels adhérents.

• Chacun entend défendre sa ligne idéologique, sa spécificité. Pendant longtemps l’énergie dépensée par ces militants ne visait pas seulement l’adversaire patronal mais aussi les autres organisations ouvrières. L’activité des confédérations était marquée par des conflits entre organisations. Cette pratique tend à s’atténuer avec l’unité d’action en Italie, en Espagne.

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• Ces pays, à l’exception de la France, n’ont connu le décollage industriel que dans la deuxième moitié du XXè siècle, quand ce n’est pas tout récemment, comme le Portugal, la Grèce ou l’Espagne. Ils étaient encore essentiellement agricoles pendant qu’au Nord se développait dès 1850 une classe ouvrière importante et organisée. Le syndicalisme y est encore plus récent.

• De surcroît, plusieurs de ces pays ont connu de longues périodes de dictature, jusqu’en 1945 pour l’Italie et jusqu’en 1974-75 pour l’Espagne, la Grèce et le Portugal. Pendant ces périodes, le syndicalisme y était interdit, pourchassé. Seuls quelques militants fortement motivés idéologiquement avaient pris le risque de la clandestinité. Le développement réel mais sur des bases idéologiques ne s’est donc réalisé que tout récemment.

• Ces pays manifestent une réelle prédilection pour légiférer plutôt que pour négocier. Du fait de la réticence des partenaires sociaux à contracter, l’Etat intervient régulièrement dans la vie sociale. Il fixe un salaire minimum, il détermine la durée du travail hebdomadaire ou celle des congés. Ce qui, par contrecoup, déresponsabiliste le syndicalisme. Les partenaires se situent parfois plus en quémandeurs ou en groupes de pression qu’en acteurs influents.

• Les opinions publiques manifestent une certaine indifférence vis-à-vis du mouvement syndical. Il n’est pas porteur de résultats tangibles dans la vie de la société puisque c’est l’Etat qui s’en charge. Le bulletin de vote se révèle plus efficace que l’adhésion syndicale. Du coup, dans les périodes de tension ou de conflits, l’opinion publique soutient mollement, ou pas du tout, l’action militante.

• Le lien avec la politique est paradoxal. Toutes les organisations syndicales proclament leur totale indépendance vis-à-vis des partis politiques. Ce qui est parfois vrai. Pourtant, l’opinion publique y compris les salariés leur reproche d’être « inféodés » aux partis. On dénonce ainsi des liens occultes entre l’UGT espagnole ou portugaise et le parti socialiste ou la CGIL italienne, les Commissions ouvrières espagnoles, la CGT-IN portugaise, la CGT française et le parti communiste. Cependant, partout, ces liens se distendent, mais l’image négative demeure dans l’opinion.

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• Ces organisations syndicales ont fait le choix de la pauvreté, par idéologie. Au nom de la lutte anti-capitaliste, les syndicats n’ont pas voulu se constituer des caisses de secours de grèves, comme si l’argent même syndical était impur. Lorsque au XIXè siècle se produisaient des catastrophes minières en France, on préférait faire appel à la solidarité immédiate, organiser des collectes en faveur des familles des victimes, tout en développant en même temps un discours agressif et culpabilisateur contre le « capitalisme assassin ».

N’ayant pas aujourd’hui de réserves financières, ne disposant que de peu de cotisants, les syndicats ont des difficultés à financer une structure importante. Par ailleurs, cette pauvreté conduit aussi à accepter et même à rechercher des aides externes, celles de l’Etat ou les indemnités des mandats des syndicalistes siégeant ès qualité dans les nombreuses instances officielles.

• Ce syndicalisme de militant n’a pas jugé digne de son combat d’offrir à ses adhérents des services en contrepartie de leur cotisation. Pas d’assurance gratuite, de prêts financiers avantageux. Il est vrai que dans certains pays, comme la France, une partie de ces services, dans le domaine des loisirs en particulier, est proposée par les comités d’entreprises, grâce aux subventions apportées par l’entreprise.

• Le militantisme, dans ces pays, est exigeant. Lors d’une grève, les salariés perdent, bien sûr, leur salaire, mais ne reçoivent aucune aide du syndicat qui les invite à cesser le travail. Ce qui explique peut-être aussi que la durée et l’ampleur des mouvements sociaux soient souvent plus limitées, même si la grève est plus fréquente. Les arrêts de travail relèvent plus de l’avertissement, du signal d’un mécontentement, que d’un mouvement engagé pour une durée illimitée jusqu’à l’obtention d’un résultat jugé satisfaisant.

En contrepartie, ce syndicalisme austère n’attire que des militants dévoués, habités par un projet de transformation de la société.

A lire aussi :« Le modèle rhénan des relations sociales »Les Etudes sociales et syndicales, 17 mars 2006

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