L'expert des relations

sociales et syndicales

Pourquoi le déclin syndical ?

Fermetures d'usine et changements dans l'organisation du travail expliquent en partie le déclin du syndicalisme en France. Autre raison : les changements de comportement, la montée de l'individualisme. Mais ces raisons ne sont pas les seules. Il faut aussi parler des difficultés du syndicalisme lui-même à s'adapter.

Les interprétations de ce déclin privilégient habituellement le changement de contexte économique, social ou culturel. L’accent est mis sur les transformations de l’appareil productif, le chômage, la précarisation de l’emploi, qui auraient découragé l’engagement syndical. La montée de l’individualisme, dévalorisant les engagements collectifs, est également invoquée. Mais ces explications ne sont-elles pas trop globalisantes ?

Les transformations de l’appareil productif

Les fermetures d’entreprise, notamment dans les mines, le textile, la sidérurgie, les chantiers navals... ont effectivement entraîné la disparition de certains "bastions" syndicaux. Pour autant, la crise de l’emploi et ses mutations suffisent-ils à expliquer la désyndicalisation ? Si cette explication présente un certain bon sens, elle doit être relativisée. Il faut souligner que le calcul du taux de syndicalisation neutralise les effets directs de la variable "emploi" : s’il y a moins de salariés, il est normal qu’il y ait moins de syndiqués en valeur absolue, mais pas en valeur relative. Or, depuis 1974, si le chômage a augmenté, la population salariée s’est également accrue, tandis que la proportion de syndiqués a chuté. Globalement, l’explication par la crise de l’emploi ne tient donc pas. L’exemple d’autres pays européens comparables conduit à la même conclusion : en Allemagne, en Italie et même au Royaume-Uni, la syndicalisation a mieux résisté, malgré les transformations du tissu économique.

Si un lien entre crise économique et syndicalisation peut être mis en évidence au plan sectoriel ou régional, il apparaît que celui-ci n’est ni mécanique ni continu. La Lorraine en constitue une bonne illustration. Une dynamique comparable entre syndicalisation et emploi y est repérable pour la période 1975-1986 dans les mines, la métallurgie, la chimie. Cependant, le reflux de l’adhésion syndicale est toujours plus important que celui de l’emploi. On peut l’interpréter par le fait que les licenciements, les fermetures d’entreprise, la précarité entretiennent un climat négatif, fragilisant la syndicalisation même là où l’emploi se maintient, voire progresse. Cela témoigne d’un lien avant tout subjectif entre les deux phénomènes. Mais celui-ci doit être à son tour nuancé car, à compter de la fin des années 1980, on observe au plan régional, dans l’industrie, un regain d’adhésions à la CFDT malgré un contexte économique qui demeure contrasté. Cette "resyndicalisation" découle d’abord d’une prise de conscience des facteurs proprement syndicaux du déclin, d’une remise en cause de l’organisation syndicale et d’une adaptation au nouveau contexte.

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Plus largement, les transformations de la population active ont été défavorables aux ouvriers qui fournissaient aux syndicats une partie de leurs adhérents et, surtout, une vision du monde, des valeurs, des représentations. De ce point de vue, le déclin syndical s’inscrit dans la fin du "mouvement ouvrier" qui traverse tout le siècle. Pour autant, on ne peut réduire le syndicalisme à ce dernier. On a indiqué la part croissante des fonctionnaires et, plus encore, des salariés du secteur public dans le syndicalisme français, notamment depuis 1945. Or, cette population a continué de s’accroître depuis les années 1970. Elle ignore toute "rupture", au contraire du secteur privé. Or, dans le secteur public, la syndicalisation a également reculé.

Aux éléments d’explication économique, même relativisés, il faut ajouter les changements dans l’organisation des entreprises et les rapports sociaux au travail. Des échelons hiérarchiques ont été supprimés, la communication s’est améliorée. Les salariés, mieux formés et mieux informés, n’hésitent plus à s’adresser directement à leur supérieur sans passer par le biais d’un délégué, privant ainsi le syndicat d’une source d’adhésions traditionnelle.

L’individualisme en question

L’individualisme, qui aurait gagné la société dans son ensemble et le monde du travail en particulier, est un autre facteur explicatif, bien souvent invoqué, de la désyndicalisation comme, plus globalement, de la dévitalisation des liens sociaux. Cependant la notion d’individualisme soulève probablement plus de questions qu’elle n’en résout, en raison de son caractère hétérogène et de ses usages multiples. L’individu ne constitue pas nécessairement un être a-social. Son affirmation ne fait pas obligatoirement voler en éclats les cadres sociaux, ni n’exclut l’idée de solidarité. Cette opposition semble bien simpliste. Pour autant, les possibilités de "défection" individuelle provoquée par une prise de conscience du coût ou de l’inefficacité relative de l’engagement se sont manifestement multipliées en lien avec la segmentation sociale et la reconfiguration du marché de l’emploi, l’élévation générale du niveau de formation, la concurrence entre syndicats, des blocages organisationnels interdisant leur adaptation à ce nouveau contexte.

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Plutôt que l’individualisme - en général -, il paraît plus pertinent de s’interroger sur le syndicalisme dans son mode de fonctionnement. C’est aussi sa relation à la construction d’identités professionnelles qui semble en cause et, plus largement, son rapport - ou la faiblesses de son rapport - avec le public qu’il cible. Par exemple, dans les années 1990, les succès rencontrés par de nouvelles organisations syndicales - comme les syndicats SUD (Solidaires, unitaires, démocratiques) - découlent d’une valorisation habile d’un "individualisme professionnel", voire d’un retour à plus de corporatisme, dans certains secteurs d’activité. De la même manière, la fin des années 1980 a vu par le développement de "coordinations" de salariés, porteuses d’identité professionnelle laissée pour compte par les organisations traditionnelles.

On pourrait évoquer aussi l’individualisme des jeunes salariés, leur hédonisme, leur sentiment d’extériorité à l’égard du mouvement syndical, de son histoire, de ses valeurs. Malgré tout, les jeunes semblent partager le même fonds de révolte que les salariés plus âgés et celui-ci s’exprime, ponctuellement, lors de conflits ou à travers certaines formes organisationnelles spontanées. Là encore, c’est au moins autant l’inadaptation du syndicalisme à l’époque qui pose question que des déterminants plus globaux.

Les logiques organisationnelles et la professionnalisation

Ne serait-ce pas l’enfermement des syndicats dans des logiques institutionnelles et bureaucratiques qui serait préjudiciable à la syndicalisation ? Cela expliquerait pourquoi le syndicalisme qui était, il y a une trentaine d’années, l’une des "forces vives" apportant à la vie politique un renouveau des idées et des hommes, est plutôt perçu aujourd’hui comme un frein au changement.

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Ainsi, la figure du militant syndical, salarié parmi les autres, a pratiquement disparu. Cela est également vrai pour les équipes qui animaient un syndicalisme vivant dans les ateliers ou les bureaux. Ce militantisme de proximité, qui s’incarnait notamment dans une fonction de défense individuelle des salariés, était d’autant plus nécessaire que le syndicat de base dépendait essentiellement des cotisations de ses adhérents, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

L’effacement des syndiqués se trouve paradoxalement corrélé au renforcement de diverses institutions sociales dans et hors de l’entreprise. Cela a conduit à une professionnalisation des activités syndicales, à la multiplication des postes de permanents (alors même que le nombre des adhérents s’effondrait), à la perception d’aides, de subventions, d’indemnités de nature diverse, de mises à disposition de personnels, rendant en fin de compte le recrutement de nouveaux adhérents moins important pour l’équilibre des recettes et des dépenses. Au passage, les nouvelles tâches institutionnelles ont pu sembler plus nobles que la "rencontre" exigeante avec les salariés de base. Cela a creusé une certaine distance doublée de méfiance réciproque entre les salariés et les syndicats.

Le développement d’un syndicalisme général d’industrie soulève d’autres interrogations. Il a abouti au rejet de l’action catégorielle et à la destruction des syndicats nationaux. A la fin des années 1990, la fusion des fédérations CFDT de la chimie et de l’énergie - laquelle couvrait essentiellement EDF - illustre cette constitution de regroupements syndicaux à vocation générale, reflétant une vision économiste beaucoup moins que sociale des relations du travail, et accentuant au passage le rôle des appareils dans l’organisation syndicale. Cette structuration a été imposée par les confédérations à leurs diverses composantes au moment où éclataient les cadres traditionnels du travail, où émergeaient de nouvelles professions, où reculaient les grands établissements, où les organisations tendaient à se décentraliser tandis que les individus revendiquaient plus d’autonomie. Ainsi, l’évolution de l’organisation syndicale s’est produite à contre-courant des transformations du salariat, expliquant en fin de compte que bien des nouveaux secteurs d’emploi - dans les services, le commerce, plus largement le tertiaire - constituent de véritables déserts syndicaux.

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Entre 1976-1977 et aujourd’hui, il ne se produit pas un rétrécissement, une sorte de "miniaturisation", mais une transformation fondamentale. Le cercle extérieur (adhérents de base) s’est estompé. Par contre, les cercles groupant, d’une part, les syndicalistes d’établissement et, d’autre part, les syndicalistes d’appareil (dans les unions départementales, les fédérations, les confédérations) se sont dilatés et occupent aujourd’hui la quasi-totalité de l’espace syndical. L’image de la pyramide est intéressante. Avant les années 1970, la "base" de l’édifice était assez large et les parties supérieures très étroites ; aujourd’hui les étages supérieurs sont devenus imposants mais leur seul base est juridique ou conventionnel ; l’ancrage sociologique s’est fortement réduit. La professionnalisation du syndicalisme est aussi sa confiscation par les syndicalistes.

On débouche alors sur une question mal résolue parce que mal posée : les relations entre ces syndicalistes et la politique partisane. Apparemment, ceux qui, au nom de la charte d’Amiens, réclament une incompatibilité entre responsabilités syndicales et politiques semblent avoir gain de cause. On ne trouve plus de syndicalistes dans les directions des principaux partis, surtout depuis 1989 (en revanche la chose demeure courante chez les trotskystes). Et si cette évolution ne résolvait rien ?

Dans la pratique, les syndicalistes professionnels entretiennent des relations étroites avec leurs homologues, de niveau comparable, dans les partis. Aujourd’hui, les caciques socialistes ou communistes disposent d’une totale liberté d’action dans leur circonscription. Il en est de même pour leurs homologues syndicalistes des unions départementales ou des fédérations et c’est à ces niveaux que se réalisent des alliances informelles, que se tissent des connivences.

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De surcroît, les syndicalistes raisonnent en "politiques". Ils regardent "leurs" salariés comme les caciques considèrent "leurs" électeurs, avec la même condescendance. Et ils partagent les mêmes représentations. Il ne faut donc pas s’étonner de voir renaître, dans la plupart des organisations, l’idéologie millénariste qui imprégnait déjà la charte d’Amiens, selon laquelle il faut se préparer au grand mouvement social qui verra bientôt s’écrouler le système.

Mais la "politisation" ce sont aussi des polémiques publiques entre organisations ou dirigeants syndicaux, des luttes fratricides, des compétitions pour le contrôle d’institutions diverses, tels les principaux comités d’entreprise, les organismes de la protection sociale et, bien sûr, les appareils. Sans doute ces querelles ont-t-elles toujours existé mais, aujourd’hui, elles sont d’autant plus visibles que le syndicalisme revêt d’abord une dimension institutionnelle et que l’image positive du militant syndical d’entreprise n’est plus là pour compenser ce spectacle un peu désespérant pour le simple adhérent de base (comme cela l’était déjà en 1919-20, en 1938-39 et après 1947, sauf l’accalmie des années 1960).

A lire : Histoire des syndicats. 1906-2006 par Dominique ANDOLFATTO et Dominique LABBE, Le Seuil, 380 pages, 24,-€.


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