L'expert des relations

sociales et syndicales

Les clichés du Front Populaire

L'été 2006 va bientôt s'achever. Et, avec lui, les fastes célébrant les 70 ans du Front populaire, particulièrement nombreux dans les librairies et les kiosques à journaux. Cette commémoration des grèves et des occupations d'usine illustre ce qui constitue, encore en 2006, le fond de notre culture sociale.

Le premier dossier significatif paru dans la presse française pour commémorer le Front populaire a été publié le 27 avril dernier dans « Le Nouvel Observateur ». Son titre : « Il y a 70 ans, le Front populaire. 100 jours qui ont changé notre vie ». Le second, dans Le Monde du 3 juin 2006, s’intitule pareillement : « 36, la vie change ».

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Depuis maintenant quatre mois, journaux, télévisions, radios (France Culture tout particulièrement) et maisons d’édition commémorent donc les 70 ans du Front populaire.

L’automne 2006 continuera à être marqué par cette commémoration, à travers des expositions prévues un peu partout en France. Exemple : à Beauvais, dans l’Oise, ou à Créteil, dans le Val de Marne, les archives départementales évoquent l’histoire des congés payés dans des expositions ouvertes pendant plusieurs semaines encore.

Cette année plus intensément qu’en 1996 pour les 60 ans du Front populaire, la publication d’ouvrages d’histoire et - notamment dans les périodiques - de témoignages et de récits aura été abondante. Comme si les derniers témoins de cette période importante de notre histoire politique et sociale entendaient livrer aux générations actuelles leur conviction d’un progrès social ancré dans les luttes et les conflits.

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Charcuteries Olida à Epinay sur Seine-1936 (ronde)

Une idée établie : « le conflit crée le progrès »

Car telle est bien la tonalité générale de ces publications : à travers le récit des événements, des émotions collectives, des espérances, des déceptions du Front populaire, le lecteur ou l’auditeur est invité à comprendre que c’est le conflit de masse qui a fait naître le progrès social.

La réalité n’a pas été aussi mythique. S’il est indéniable que le Front populaire a porté puis concrétisé des revendications importantes du mouvement syndical, il a aussi détourné les militants syndicaux d’une pratique plus contractualiste et négociée des rapports sociaux. La différence culturelle avec les syndicalistes des autres pays européens est, encore en 2006, particulièrement frappante. Alors que pour la quasi-totalité des autres pays d’Europe, c’est le contrat qui crée le progrès social, la France reste marquée par le sentiment - la conviction même - que c’est le conflit qui crée le progrès.

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Chantier du Trocadéro-1936

Cette ardeur commémorative tend parfois à créditer le mouvement syndical de conquêtes qu’il n’avait pas revendiquées. Deux exemples : celui des délégués du personnel et celui des congés payés.

Les délégués ouvriers (on dira peu après délégués du personnel) ne figuraient pas plus dans les revendications du Rassemblement populaire que dans les propositions des représentants de la CGT lors de la rencontre à l’hôtel Matignon en juin 1936. C’est la délégation patronale qui prit l’initiative d’en parler, insistant pour que ces délégués soient élus et non pas désignés par les syndicats.

Longtemps considérés comme non prioritaires par les syndicats, les congés payés ne figuraient pas davantage au programme des partis de gauche. C’est Léon Blum qui installa la mesure à la fin du mouvement social, en accordant deux semaines à l’été suivant.

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Charcuteries Olida à Epinay sur Seine-1936 (ravitaillement)

Le Front populaire s’est ainsi peu à peu installé dans notre culture sociale : un vaste mouvement de grèves et d’occupations d’usine d’une part, un vaste élan de loisirs et de repos d’autre part, les deux forces de cette imagerie populaire étant liée par une sorte de mouvement de cause à effet.

Nombreux ouvrages en librairie

Soixante dix ans plus tard, les ouvrages publiés continuent à valoriser cette relation. Du panier à provision venant ravitailler les ouvriers grévistes au pique nique installé sur le porte bagages du vélo à travers champs, du refrain de « l’Internationale » aux chansons de Charles Trénet, les images de l’été 1936 ont les couleurs mêlées de la lutte et de la gaieté.

On trouvera ci-après les références des principaux ouvrages parus ces derniers mois sur le sujet (quelques uns sont des rééditions) ainsi que quelques reproductions du très bon livre (en noir et rouge) que les Editions de La Martinière ont publié sous le titre « Grèves. Un siècle de conflits ouvriers en France ».

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La photo de couverture de ce livre, forte, vivante et expressive, montre des ouvriers des chantiers navals de Bordeaux dansant en juin 1936 au son de l’accordéon. Il s’agissait d’oublier le chômage et la dureté de la condition ouvrière des années passées. Le mouvement allait très vite se trouver confronté aux échecs du Front populaire et aux grondements de la future seconde guerre mondiale.

- L’avenir nous appartient. Histoire du Front populaire, par Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz, Editions Larousse, 2006, 250 pages, 35€
- Au devant du bonheur, les Français et le Front populaire, par Jacques Girault, Editions CIDE, 2006, 192 pages, 36 €
- Autour du Front populaire. Regards sur le mouvement ouvrier français, par Antoine Prost, Editions du Seuil, 2006, 350 pages, 23€
- Le Front populaire est une fête, par Céline Jan et Laurent Acmarian, Edition des Equateurs, 2006, 168 pages, 16€
- Eclats du Front populaire, par Daniel Grason, René Mouriaux, Patrick Pochet, Editions Syllepse, 2006, 230 pages, 18€
- La gauche au pouvoir. L’héritage du Front populaire, par Jacques Kergoat, La Découverte, 416 pages, 12,5€
- Le Front populaire, par Jean-Pierre Rioux, Tallandier, 162 pages, 15€
- Eté 36, sur les routes de France, par Martin Pénet, Omnibus, 29€
- Le 36 des femmes, par Roger Bordier et Patricia Latour, Le Temps des cerises, 20e
- La Mer en vrai, par Bertrand Sollet, illustré par Pef, Rue du monde, 12€
- Le Front populaire des photographes, par Françoise Denoyelle, François Cuel et Jean-Louis Vibert-Guigue, Terre bleue, 232 pages, 38€
- Grèves, un siècle de conflits ouvriers en France, par Daniel Wolfromm et Michel Toulet, Editions La Martinière, 2006, 256 pages, 35euros
- Les congés payés en photos, Hachette, collection Roger-Viollet, 192 pages, 18,90€

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- 1936. Ils ont osé, ils ont gagné. Histoire des grèves en Seine Inférieure, Institut d’histoire sociale CGT, 2006, 100 pages, 10€
- 1936. Luttes sociales dans le Midi, par Violette Marcos et Progreso Marin, Edition Loubatières, 2006, 120 pages, 23,50€
- 1936 et les années du Front populaire, Avant propos de Serge Wolikow, texte de Jean Vigreux, IHS-CGT, 2006, 80 p ages, 15€
- 1936. Front populaire, l’espoir, Numéro hors série de l’Humanité mai 2006, 100 pages, 10€ (avec un DVD de 110 minutes d’archives et de films militants)
- Front populaire, Revue Commune n°41, 2006, 114 pages, 10€


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