L'expert des relations

sociales et syndicales

Quel aiguillage pour la fédération CGT des cheminots ?

La fédération CGT des cheminots vient de tenir son congrès. Importante fédération à l'intérieur de la CGT, connue pour sa proximité avec le Parti communiste et pour ses conceptions de « luttes » et de grèves, la fédération est l'organisation la mieux implantée à la SNCF. Même si les effectifs ne progressent guère.

 

S’il évoque les « trains rouges » - les trains des bénéficiaires des premiers congés payés en 1936 - Jean des Cars, dans son excellentDictionnaire amoureux des trains(récemment paru chez Plon) ne réserve aucun article aux syndicats de cheminots. Et pourtant, ces derniers sont une composante difficilement contournable du paysage ferroviaire. D’une certaine manière, c’est même à travers les organisations syndicales de cheminots - et les perturbations du trafic ferroviaire dont elles sont périodiquement à l’origine - que les Français se représentent le syndicalisme aujourd’hui. Sans doute s’agit-il d’un raccourci. Mais les syndicats des cheminots sont aussi l’une des vitrines - sinon la vitrine - du syndicalisme tant ils ont fourni à celui-ci - et, en l’occurrence, à la CGT - des leaders emblématiques d’une époque : Pierre Sémard (figure de la CGT et du PCF d’avant-guerre, qui fut fusillé par les nazis et a donné son nom à tant d’artères qui conduisent à une gare), Georges Séguy (secrétaire général de la CGT de 1967 à 1982 après avoir dirigé sa fédération des cheminots) et, aujourd’hui, Bernard Thibault (secrétaire général de la CGT depuis 1999 et, lui aussi, ancien dirigeant de la fédération des cheminots et, révélé au grand public, à la faveur de mouvements sociaux impliquant les cheminots, notamment en 1995). Sur le monopoly syndical, les cases « gares » comptent manifestement plus que les autres...

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L’opposition à la confédération

Ces dernières années, la fédération CGT des cheminots a donné bien du fil à retordre aux dirigeants de la confédération CGT et, notamment, à Bernard Thibault, pourtant un ancien du dépôt de Paris-Est. Sous la houlette de Didier Le Reste, qui a pris la succession de Bernard Thibault à la tête de la fédération cheminote en 2000, l’organisation a animé - de façon latente - la contestation de la ligne confédérale, jugée trop favorable au syndicalisme de « propositions », au détriment des « luttes » qui doivent demeurer la valeur cardinale. Elle a également pris la tête de l’opposition au neutralisme prôné par Bernard Thibault concernant le projet constitutionnel européen en 2005, contraignant - avec d’autres organisations de la CGT - le secrétaire général de la confédération à se soumettre à une autre ligne, rejetant clairement le traité européen, lors d’une réunion mémorable du parlement interne de la CGT (le CCN), en février 2005. Puis Didier Le Reste a animé la campagne du « non » lors du référendum de 2005, au côté de Marie-George Buffet, dont il demeure un fidèle.

Tenté par la démission - puisqu’il n’était plus qu’un chef minoritaire -, Bernard Thibault a finalement pris sa revanche en 2006, à la faveur du mouvement anti-CPE puis du 48ème congrès de la CGT, à Lille, qui lui ont permis de relégitimer pleinement son leadership... alors même que la fédération cheminote se voyait sérieusement chahuté après son refus de l’intéressement pour les agents de la SNCF et le demi-échec de mouvement lancé contre ce projet, en novembre 2005, dans un contexte de préparation des élections professionnelles à la SNCF (de mars 2006) et de surenchères entre syndicats. De fait, la fédération devait perdre un électeur sur six (et reculer d’environ 10% par rapport aux suffrages exprimés) lors des élections professionnelles de mars 2006 (par rapport à celles de 2004). Manifestement, sa ligne était contestée - ou pas comprise - par une bonne partie des cheminots (voir tableau 1).

Tableau 1 : L’audience des syndicats à la SNCF
(résultats des élections aux comités d’entreprise de 2006 comparé à ceux de 2004)

_ 2006 (% des suffrages exprimés) Rappel 2004 (% des suffrages exprimés) Evolution indiciaire (base 100 en 2004) Evolution en nombre de voix (2006 par rapport à 2004)
1. CGT 40,14 44,06 91 - 10 000
2. SUD 14,97 15,53 96 - 2 400
3. UNSA (ex-FMC) 14,48 13,56 107 - 300
4. CFDT 11,58 9,00 129 + 2 300
5. CFTC 8,14 6,30 129 + 1 600
6. FO 6,62 6,75 98 - 900
7. FGAAC 3,04 3,52 86 - 1 000
8. CGC 1,02 1,28 80 - 200

Mais il faut compter aussi avec l’arrivée dans les rangs de la CGT - depuis fin 2003 et 2004 - de différents militants (notamment des cadres syndicaux ou élus) venus de la CFDT. Ces derniers ont décidé de rejoindre les rangs cégétistes par rejet du compromis accepté par la confédération CFDT sur les retraites de fonctionnaires en mai 2003. Plus largement, la CGT avait vu son audience électorale croître de plus de 13% lors des élections professionnelles de 2004 (par rapport à celles de 2002) alors que l’audience de la CFDT s’effondrait. A la gauche de la CFDT, ces militants - ou électeurs - vont apporter tout de même une culture nouvelle dans les rangs cégétistes, une culture de l’organisation et du dialogue social. Cela va favoriser un changement - au moins relatif - dans l’approche des relations sociales à la SNCF par la CGT. La négociation et la signature d’accords seront moins tabou. Ainsi, fin 2004, la CGT-cheminots avalisait un accord historique sur la prévention des conflits à la SNCF. On pourrait même dire que les ex-cédétistes ont facilité la conversion de la fédération CGT au nouveau cours de la CGT confédérale que symbolise Bernard Thibault.

Du 12 au 16 mars dernier, la fédération CGT des cheminots tenait son 40ème congrès au Futuroscope de Poitiers. C’était l’occasion de faire le point sur ces évolutions contradictoires. Les informations publiées à l’occasion du congrès permettent également de mesurer comment a évolué la syndicalisation des cheminots à la CGT.

22 000 ou 29 000 adhérents ?

De ce point de vue, on sera étonné tout d’abord de relever que, malgré l’arrivée de militants de la CFDT - officiellement nombreux -, les effectifs de la CGT ont peu progressé. S’agissant des seuls adhérents actifs, ils sont relativement stagnants entre 2002 et 2005 (+ 1%). Et si l’on tient compte des retraités, ils sont même en légère régression. Ajoutons qu’il s’agit là de données officielles, fondées sur le paiement des timbres FNI (c’est-à-dire le premier timbre annuel - en principe sur 12 timbres mensuels - encaissé directement par la confédération). Mais on ne sait rien du règlement - ou pas - à la fédération des autres timbres. Dans ces conditions, on ne peut dire si tous les adhérents FNI correspondent à des adhérents à taux plein ou simplement des cotisants plus ou moins épisodiques. Selon d’autres sources - basées sur les résultats des élections professionnelles -, le nombre de syndiqués effectifs de la CGT se rapprocherait en effet de 22 000 au lieu des 29 000 qui sont affichés (pour s’en tenir aux seuls actifs). Pour lever tous les doutes, il importerait que la fédération publie le nombre de timbres qu’elle a effectivement encaissé (ce qu’elle ne fait pas). Malgré tout, la CGT demeure - et de loin - l’organisation syndicale la plus importante de la SNCF. SUD-rail et l’UNSA (ex-FMC) ne comptent - au mieux - que moins d’un tiers des effectifs de la CGT. Et la CFDT un quart, voire un cinquième, seulement malgré une légère reprise de ses effectifs depuis la « crise » de 2003 (voir tableau 2).

Tableau 2 : Les effectifs des syndicats à la SNCF
(hors syndiqués retraités)

_ Effectifs déclarés ou estimés (*)
CGT 22 000 (*) à 29 000
SUD 7 000
UNSA 6 000
CFDT 5 000
CFTC 3 000 (*)
FO 3 000 (*)
FGAAC 1 600
CGC 1 000
Taux de syndicalisation 15 à 20 % des cheminots

Défense du statut et hostilité au service minimum

Le « document d’orientation » et les « repères revendicatifs » de la CGT cheminote affiché à l’occasion de ce 40ème congrès sont sans grande surprise... même s’ils apparaît implicitement que la grève relative à l’intéressement de novembre 2005 et les résultats des élections professionnelles de mars 2006 ont constitué un petit électrochoc, obligeant à des explications, à plus de réalisme. Il est vrai que l’intéressement est populaire dans un contexte social - et revendicatif - qui privilégie le pouvoir d’achat. Son rejet - pour des raisons de principe - apparaît comme un sacrifice militant pas bien compris.

Le congrès s’est logiquement focalisé sur la défense du statut des cheminots (et notamment de la retraite) mais aussi un refus de tout service minimum au nom du respect du droit de la grève. Il est vrai que les cheminots se sentent dans la ligne de mire de certains candidats à l’élection présidentielle et, notamment, de celle du candidat de l’UMP, qu’ils n’ont pas manqué de diaboliser à l’occasion du congrès. Personnalité-vedette du congrès, Bernard Thibault a profité de la tribune « pour affirmer à Monsieur Sarkozy, et à d’autres, que quel que soit l’élu le 6 mai prochain, la CGT continuera le combat pour le progrès social et la défense des libertés. Quel que soit l’élu, le droit constitutionnel de la grève n’est pas négociable ». Le « document d’orientation » adopté par le congrès fait de la « grève » une des « manières » de réaliser le dialogue social. La grève est vue comme « un moyen d’action face à une situation conflictuelle bloquée », ce qui paraît un peu tautologique : le conflit dénoue le conflit... Quant au « rapport d’activité » - présenté lors du congrès -, il se borne à une longue chronique des grèves... oubliant l’accord signé par la CGT sur la prévention des conflits... qui témoigne pourtant d’une évolution de fond.

Bernard Thibault - après Didier Le Reste - devait dénoncer également « les campagnes de culpabilisation à l’égard des salariés à statut ». Naturellement, le « document d’orientation » défend ce dernier mais il se fait discret sur la retraite à 55 ans pour les salariés de la SNCF (voire 50 ans pour les agents de conduite). Le document proclame même - non sans une certaine habileté - sa défense du « droit à la retraite à 60 ans »... avant de plaider - sans détailler les choses - pour la préservation de tous les régimes « spéciaux et particuliers ».

Globalement, les relations de travail demeurent perçues comme le lieu « d’antagonismes entre les intérêts du capital et le travail ». D’autant plus que la direction de la SNCF voit son « agressivité » dénoncée. Tout cela reste finalement d’un grand classicisme, mais n’exclut pas certaines évolutions (on l’a signalé avec l’accord sur la prévention des conflits). En outre, la CGT paraît également consciente de décalages entre elle et les salariés. Elle entend faire du syndicat un « lieu ouvert », favoriser « la vie démocratique des sections », promouvoir « l’échange direct et permanent avec les collègues de travail »... Le défi est surtout générationnel : la CGT doit tisser des liens avec les jeunes cheminots. C’est finalement entre leurs mains que se trouve l’avenir de la CGT et des relations sociales à la SNCF.

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