L'expert des relations

sociales et syndicales

L'adieu à la grève ?

La loi sur le service minimum dans les transports est entrée en vigueur le 1er janvier. Mais, plus que de textes réglementaires, c'est d'une évolution de notre culture de relations sociales dont notre pays a besoin. Les grèves de l'automne 2007 auront donné le sentiment que les syndicats français sont devenus plus réalistes et conscients de la nécessité des réformes. Et que la CGT s'est engagée dans un recentrage réformiste de son action. La réalité n'est pas aussi simple.

Les multiples préavis de grève déposés début décembre à la RATP ou à la SNCF auront fait long feu : il n’y aura pas de bouquet final au petit automne chaud que la France vient de connaître. Malgré tout, bien des acteurs ou observateurs conviennent que les syndicats se sont bien battus. A tout le moins, il n’y aurait eu ni perdants, ni gagnants. Plus encore : les plaques tectoniques du syndicalisme auraient bougé, la CGT s’arrimant solidement au continent du réformisme.

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Cette vision des choses n’est-elle pas trop simpliste ? N’est-ce pas, par réflexe historique ou empathie - qui donne bonne conscience -, sacraliser la lutte puis célébrer la paix des braves, mais aussi entretenir une vision binaire du syndicalisme - réformistes contre révolutionnaires - qui ne correspond pas à une réalité plus complexe ?

- Les grèves ont témoigné de la confusion syndicale -

Les dernières grèves - singulièrement celles des cheminots - ont surtout témoigné de beaucoup de confusion. Les organisations syndicales sont apparues écartelées entre niveaux confédéraux, fédéraux et une « base » livrée à elle-même. Pour les dirigeants confédéraux quels qu’ils soient, la réforme a semblé inéluctable, du fait de la détermination du gouvernement - qu’ils avaient pu mesurer lors de rencontres informelles - et de leurs difficultés à justifier le rejet de la réforme au nom de l’équité. Il fallait aussi compter avec les conséquences négatives probables d’un conflit étroitement catégoriel, en termes d’image et donc de syndicalisation alors que celle-ci reste un perpétuel défi. Les confédérations ont donc tenté de se placer au-dessus de la mêlée et d’élever le débat (la solidarité entre générations, la pénibilité du travail...).

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Cette attitude a placé les fédérations dans l’impasse. Elles ont également perdu le contrôle du mouvement du fait de la faiblesse de leurs implantations et de leurs divisions. En effet, la grève était minoritaire parmi les personnels concernés (si l’on excepte la journée du 18 octobre). Les assemblées générales sont devenues les véritables arbitres alors qu’elles ne comptaient qu’un petit nombre de personnes. Du fait de l’impuissance des fédérations, le mouvement est devenu l’affaire de petites « avant-gardes » dont le gouvernement et les directions - des fédérations syndicales comme des entreprises - ont attendu l’épuisement pour passer aux « choses sérieuses ». Seuls SUD et quelques minorités de la CGT et de FO se reconnaissent dans cet activisme militant qui se heurte avec le syndicalisme « institutionnalisé » d’aujourd’hui.

Dès lors, il convient de se demander si ces grèves étaient utiles ? Ou bien étaient-elles un pis-aller ? Ne révèlent-elles pas les faiblesses du syndicalisme, une incapacité à arrêter une ligne claire et à l’imposer ? La grève n’aurait-elle été qu’un moyen de régulation interne aux organisations syndicales et, en particulier, à la CGT ? Faute de convaincre une « base » qu’elle ne contrôle plus, la CGT ne pouvait que laisser pourrir un mouvement tout aussi inéluctable que la réforme.

- Rhumatismes à la CGT -

Du coup, le virage sinon le recentrage de la CGT doivent être relativisés. En réalité, la CGT n’a jamais été une organisation monolithique. Ses militants, comme le théorisait déjà la célèbre Charte d’Amiens, en 1906, ont toujours cherché à conjuguer l’utopie (sinon une passion française pour la révolution) et une pratique syndicale quotidienne platement réaliste. Par exemple, dès 1910, la CGT se ralliait aux contrats collectifs de travail, ancêtres de nos conventions collectives. Plus largement, sans renoncer aux lendemains qui chanteraient, la CGT ne s’est jamais désintéressée de réformes législatives. On ajoutera encore que, depuis plusieurs années, dans les négociations d’entreprise, la CGT signe pratiquement autant d’accords que les autres organisations syndicales. Elle n’a donc pas attendu 2007 pour se convertir à la pratique du compromis. C’est l’effondrement du communisme qui, dans les années 1990, a constitué une chance pour le renouveau de la CGT et ouvert une nouvelle période. Le « communisme syndical » n’étant plus le ciment de ses diverses organisations, celles-ci ont recouvré une plus grande autonomie, la confédération ayant très peu de pouvoirs sur les fédérations (sinon sur les unions territoriales). Cela explique aussi que toutes les fédérations ne soient plus à l’unisson et que leur attelage connaît quelques « rhumatismes », comme on le dit en interne.

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Plus fondamentalement, les conflits sociaux de l’automne ont souligné l’impasse dans laquelle se trouvent les syndicats français. Ils se sont convertis à la pratique de la négociation, l’institutionnalisation des relations professionnelles et se sont professionnalisés. Mais ils éprouvent bien des difficultés pour communiquer avec les salariés qu’ils sont censés représenter, pour convaincre des syndiqués toujours moins nombreux, et semblent toujours plus dépendants de subventions publiques.

Les débats autour de la représentativité et du financement du syndicalisme, qui vont rebondir en 2008, favoriseront-ils une véritable prise de conscience - et le dialogue social - ou ne seront-ils qu’une étape nouvelle dans le déclin ?

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