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sociales et syndicales

Salaires : pourquoi ça grogne

Sans être généralisée, la grogne sur les salaires connaît actuellement un développement certain. Dans les entreprises, les négociations annuelles sur les salaires s'en trouvent affectées. Aux raisons économiques s'ajoutent d'autres facteurs qui tiennent au ressenti de la « vie chère », à la perception des projets gouvernementaux et des stratégies d'entreprise et aussi aux calculs des états-majors syndicaux.

Depuis plusieurs semaines, manifestations et grèves se développent sur fond de grogne salariale. « Le compte n’y est pas » est une expression toute faite du discours syndical en période de négociations des salaires. Elle est aujourd’hui souvent prononcée.

Nombre de PME sont touchées et aussi de grands groupes comme SFR, Sanofi, Carrefour, Auchan, France Telecom, Cap Gemini ou L’Oréal (théâtre d’un premier mouvement social remarqué, le 18 février dernier).

La rémunération apparaît désormais, selon un sondage IPSOS - Manpower de début mars, en tête des préoccupations des Français (52 %), devant l’emploi (27 %) et le temps de travail (17 %).

Ces mouvements s’expliquent par la conjonction de plusieurs événements.

Des raisons économiques tout d’abord

Les premières sont, bien évidemment, liées à la fragilité de notre économie et aux incertitudes qui pèsent sur la santé de nos entreprises. Non seulement la croissance n’est pas au rendez-vous pour financer les hausses de salaire mais les perspectives s’annoncent incertaines. Les mauvaises nouvelles venues d’Amérique créent un climat de prudence et obligent à réviser à la baisse les hypothèses de croissance. Le Premier ministre évaluait ainsi le 27 mars dans « L’Express » la croissance française entre 1,7 % et 2 % pour l’année 2008, alors que le budget a été bâti sur une hypothèse de 2,25 %.

La faiblesse de la croissance et la reprise indiquée de l’inflation pèsent donc sur la capacité des ménages à améliorer leur pouvoir d’achat. Celui-ci n’est pas seulement une affaire de revenus ; il est aussi affaire de dépenses. Ces dernières ont augmenté de façon significative pour certains postes.

Réalité et ressenti de la vie chère

C’est le grand débat sur la hausse des prix. Alors que les constats de l’INSEE sur l’évolution de l’indice des prix à la consommation indiquent une relative stabilité, on peut noter un décalage entre cette réalité et la perception que les ménages peuvent avoir de l’évolution de leur propre pouvoir d’achat, en baisse tendancielle, et qui pèse sur leur comportement d’acheteur.

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La commission Quinet, installée en octobre dernier pour travailler sur « la mesure du pouvoir d’achat des ménages » a parfaitement énoncé les raisons qui expliquent ce décalage entre la mesure officielle et le sentiment des Français : nouvelles pratiques de commercialisation (package, ventes Internet,...), nouveaux appétits de consommation (produits « high-tech »), effet qualité, prise en compte insuffisante par les salariés des revenus variables (primes, intéressement, participation,...).

L’INSEE se montre aujourd’hui prêt à publier bientôt de nouveaux indicateurs de l’évolution du pouvoir d’achat, notamment sur les dépenses « pré-engagées » (assurances, logement, services financiers).

Le débat sur les indicateurs de la hausse des prix ne doit pas être l’occasion d’un procès de l’INSEE, dont la rigueur n’est pas en cause ; mais il est l’occasion de souligner combien la perception et le ressenti d’une réalité peuvent avoir de conséquences sur le comportement des agents économiques ... et affecter en conséquence la réalité initiale.

La fin de l’état de grâce

A la jonction des facteurs économiques et politiques se situent les explications liées aux projets gouvernementaux. Ceux-ci ont fortement appuyé, depuis dix mois, l’idée d’une augmentation du pouvoir d’achat comme en témoigne l’antienne « travailler plus pour gagner plus ». Las : les ambitions gouvernementales, traduites par quelques textes (loi d’août 2007 sur les heures supplémentaires, loi « TEPA », projets sur l’intéressement dans les PME,...) n’ont pas à ce jour provoqué dans les entreprises les effets escomptés. La fin de l’état de grâce et les déceptions électorales de la majorité dans les scrutins municipaux réduisent la capacité d’entraînement des projets gouvernementaux. En économie comme en politique, la confiance est la reine des batailles.

L’exigence de rentabilité

A une conjoncture internationale et nationale difficile et à un ralentissement de la force de conviction du pouvoir politique s’ajoute un autre facteur : celui des exigences de rentabilité des entreprises. Ces dernières, grandes ou petites, n’ont pas d’autre choix, dans la globalisation de l’économie, la mondialisation des marchés et la financiarisation des entreprises, que de chercher à renforcer leur rentabilité.

De fait, loin de se dégrader, le niveau des profits rapporté au capital immobilisé a progressé depuis quinze ans : 10 % en 2006 contre à peine 7,2 % en 1992, selon Xavier Timbeau, analyste à l’OFCE.

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Dans la même période, les salaires ont augmenté nettement moins vite. La perception de ce décrochage est inévitable, qu’accentuent les informations délivrées sur les rémunérations de certains grands dirigeants d’entreprise, rémunérations conditionnées par les résultats financiers qu’ils ont obtenus. Cette course aux résultats financiers a réduit l’importance accordée jusqu’alors aux politiques de relations sociales. Conséquence : les tensions salariales, moins bien gérées par les équipes hiérarchiques et de direction, peuvent déboucher sur des conflits dont la durée peut s’expliquer par une perte de savoir-faire dans la recherche des solutions.

Le député Frédéric Lefebvre, proche du président de la République, constate avec justesse : « Le débat initié par les communistes et dont se sont saisis les gaullistes sur le rapport entre le capital et le travail est plus actuel que jamais » (Le Monde, 20 mars 2008). Et de promouvoir une « prime de résultat » pour les salariés.

Les grandes manœuvres syndicales

A toutes ces raisons de la grogne salariale s’ajoute une ultime explication : celle des tendances syndicales à la surenchère revendicatrice, dans un contexte d’incertitude liée au débat sur la représentativité et à l’approche des élections prud’homales du 3 décembre prochain.

Ces élections, encore lointaines, sont déjà pleinement intégrées dans les stratégies et les calculs tactiques des grandes confédérations. Lesquelles ont besoin de montrer leur capacité de mobilisation au pouvoir politique, à l’heure où ce dernier s’apprête à modifier les règles de la représentativité et de la négociation collective.

Pour toutes ces raisons, les clignotants du climat social de nombreuses entreprises sont passées à l’orange et invitent les partenaires sociaux à trouver les nouveaux équilibres et arbitrages financiers autrement que par la voie de la banderole et de la barricade.


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