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sociales et syndicales

Front national et syndicats : l'entrisme

La poussée électorale du Front National aux dernières élections cantonales s'est accompagnée d'une nouvelle tentative de s'organiser en milieu syndical. La création, le 10 mars dernier, d'un « Cercle national de défense des travailleurs syndiqués » exprime le souci du Front national de coordonner l'action de ses militants engagés dans l'action syndicale. Toutes les organisations syndicales sont concernées.

Entretien réalisé par David Giraud, journaliste au fil Agence France Presse - Liaisons sociales.

PARIS, 30 mars 2011 - Bernard Vivier, directeur de l’Institut supérieur du travail (IST), estime que le Front national (FN) réinvestit la sphère syndicale avec la création du Cercle National de défense des travailleurs syndiqués. Il revient aussi sur les liens qui unissent les partis politiques et les syndicats.

Liaisons Sociales : Quel regard d’historien portez-vous sur les tentatives d’entrisme du FN dans le monde syndical [1] ?

Bernard Vivier : Les liaisons entre les partis politiques et les syndicats sont anciennes. Dès le 19e siècle, elles existaient entre les différentes tendances, réformistes, guesdistes, blanquistes, ou encore anarcho-syndicalistes. Les problèmes posés ont du reste débouché en 1906 sur la rédaction de la Charte d’Amiens, texte qui au sein de la CGT de l’époque, affirme la nécessaire dissociation entre l’action syndicale et à l’action politique.

Il faut aussi rappeler que le monde du travail, contrairement aux idées reçues, est un monde relativement conservateur et méfiant à l’égard des travailleurs étrangers. On se souvient ainsi qu’une partie notable du mouvement ouvrier a soutenu le général Boulanger, à fin des années 1880. C’était alors la peur du Belge ou de l’Italien. A l’heure actuelle, le monde du travail est tout autant porté par des préoccupations catégorielles et nationales qu’internationalistes. Sur le plan politique, l’inquiétude créée par la mondialisation, a pu créer des brèches. En Angleterre, le slogan "British jobs for British workers" a été déployé par des ouvriers anglais hostiles à l’arrivée de salariés étrangers dans leurs usines. En France, nous avons connu en 2005 le syndrome du plombier polonais. La question européenne marque aussi un clivage certain au sein même du syndicalisme. Lors du référendum en 2005 sur la constitution européenne, le non avait reçu un accueil important dans le monde du travail alors que les états-majors syndicaux avaient davantage pris conscience de l’importance d’une action solidaire entre les travailleurs européens.

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Janvier 2009 : des ouvriers britanniques manifestent

De leur côté, tous les partis politiques ont toujours eu envie d’exister dans la sphère syndicale ; ce n’est pas nouveau. Les syndicats sont pour les partis des lieux de diffusion des idées et des relais militants potentiels. Songez que la plus petite confédération syndicale représentative est à peine plus petite en adhérents que la plus grande des organisations politiques. Le syndicat, c’est une structure permanente, avec un maillage territorial conséquent. Le PCF a contrôlé la CGT de 1947 à la fin des années 90. Le PS a développé des liens forts avec Force Ouvrière, dans une optique social-démocrate (années Guy Mollet). Il s’est ensuite ouvert à la CFDT dans les années 1970. Une ouverture s’est faite en 2003 vers la CGT. Cette année-là, invité au congrès de Dijon, Bernard Thibault fut acclamé par les socialistes qui n’avaient pas envie de s’afficher aux cotés de la CFDT, critiquée pour son attitude dans la réforme des retraites. Auparavant, il y avait très peu de socialistes dans les instances dirigeantes au sein de la CGT, où ils jouaient plutôt un rôle de caution démocratique.

Pour l’UMP, on observe plutôt des implantations à la CFE-CGC et à un degré moindre à la CFTC. Cette dernière a eu aussi des relations avec le MRP et depuis avec le CDS et l’UDF. Pour mémoire, le mouvement gaulliste avait des liens très forts avec les syndicats CSL (Confédération des syndicats libres, syndicats "maison", NDLR).

Liaisons Sociales : Et pour le Front National ?

B. V. : Le FN a émergé au début des années 80. En 1995, le FN tente de s’implanter dans le syndicalisme et cherche à faire reconnaître des syndicats FN-Police, FN personnels pénitentiaires, etc. L’opération échoue, les tribunaux considérant qu’il s’agit avant tout d’action politique et non syndicale. Le FN tente aussi d’infiltrer les syndicats existants. Il essaye partout. Dans les grandes centrales, à la CGT et à la CFDT, on met rapidement des barrières, mais il y avait déjà quelques militants frontistes. Le FN n’avait pas non plus une grande force au sein de FO, mais avait un écho dans certains secteurs. En ce qui concerne la CFTC et la CGC, le Front pénêtre plus facilement à l’intérieur. Mais les deux organisations s’organisent pour rejeter l’entrisme. Pendant plus de dix ans, le FN ne donne pas signe de nouvelles tentatives. Aujourd’hui, le FN reprend l’offensive en direction du monde du travail avec la création du Cercle National de défense des travailleurs syndiqués, il y a quelques semaines. Et cette fois-ci, cela peut concerner toutes les organisations syndicales.

Liaisons Sociales : Que peuvent faire les organisations syndicales ?

B. V. : Le monde syndical a toujours eu pour souci d’élever le niveau de solidarité entre les travailleurs de pays ou de régions du monde. Il s’agissait naguère (autour de la première guerre mondiale) d’éviter la guerre entre les travailleurs de différents pays. Plusieurs secrétariats professionnels internationaux (SPI) existaient avant même la création de la CGT en 1895. Aujourd’hui, le syndicalisme veille à organiser un marché du travail devenu mondial : il se montre actif à l’OIT (Organisation internationale du travail, NDLR), au TUAC (OCDE), il construit ses propres structures internationales, telles que la Confédération européenne des syndicats pour l’Europe et la Confédération syndicale internationale, au niveau mondial. Il a toujours eu rôle d’éveil, d’éducateur même, du monde du travail pour éviter les risques du repli catégoriel et du danger nationaliste.

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21 février 2011 : la CGT réagit à la candidature d’un des siens, secrétaire du syndicat des territoriaux de Nilvange (Moselle), aux élections cantonales sous les couleurs du Front national.

Face à l’offensive FN, on peut observer deux grandes tendances : la première consiste à invoquer les statuts des syndicats. L’adhésion d’un adhérent syndical à un parti politique n’est pas interdite. C’est l’affichage d’une étiquette politique lors d’une élection, qui est interdit, à plus forte raison, l’exercice conjoint d’un mandat syndical et d’un mandat politique important. La CFDT et la CFTC l’ont inscrit dans leur règlement intérieur, sinon dans leurs statuts. La seconde tendance, c’est de se fonder sur le terrain des valeurs, comme le fait la CGT. Mais comment apprécier la compatibilité des valeurs du FN avec celles de la République ? L’argument du FN, c’est de dire qu’il est un parti populaire, républicain, légal, qui respecte la Constitution.

Liaisons Sociales : Quelle est selon vous la stratégie la plus efficace ?

B. V. : C’est difficile de répondre. La distinction entre mandat syndical et mandat politique me paraît simple et pertinente. Les principes affirmés par la Charte d’Amiens sont toujours très actuels. L’indépendance du syndicat par rapport à toute influence extérieure, notamment politique, est un élément fort de garantie d’un fonctionnement démocratique de la société.

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© AFP-Liaisons-Sociales

 

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