L'expert des relations

sociales et syndicales

Le commerce en France : un baromètre du climat social

Les effets systémiques de la crise économique sont connus. Si la consommation intérieure, fondée sur le pouvoir d'achat des ménages, se tasse, c'est toute l'économie qui se comprime. Le secteur du commerce est donc particulièrement exposé aux effets de la conjoncture. Etant un instrument de mesure du climat économique, peut-il servir aussi de baromètre du climat social français ? Trois organisations syndicales du secteur du commerce et des services ont tenu leur congrès en 2011. Elles apportent à cette question des réponses à la fois distinctes et convergentes.

Au terme de la loi du 20 août 2008, la représentativité syndicale interprofessionnelle sera déterminée par les résultats obtenus dans quatre secteurs : l’industrie, le BTP, les services et le commerce. Contrairement aux autres secteurs, la présence syndicale dans le commerce est infime : à peine 2% pour environ 4 millions de salariés. C’est donc un secteur qui concentre des enjeux économiques et sociaux particulièrement sensibles : à l’impératif économique de soutenir la consommation, il ajoute celui de préserver le climat social. Pour les employeurs comme pour les organisations syndicales, le secteur du commerce est un laboratoire des relations sociales.

- Un laboratoire des relations sociales -

La faible syndicalisation du commerce tient pour une part à l’émiettement du salariat en petites unités, parfois artisanales, qui occupent un très large espace conventionnel. Les négociations de branches sont donc conduites par des représentants syndicaux qui appartiennent aux grosses entreprises du secteur, chargés de négocier des accords collectifs pour toute la profession. L’autre caractéristique syndicale tient aux politiques sociales de ces grosses entreprises : elles ont souvent établi des liens durables avec une fédération syndicale en particulier et construisent avec elle leurs relations sociales : la CFTC chez Auchan, FO chez Carrefour... Ce phénomène de concentration crée une difficulté supplémentaire à l’implantation syndicale, alors que toutes les centrales sont aujourd’hui en compétition pour affirmer leur représentativité dans le commerce. A la veille de l’échéance de 2013, où cette représentativité sera mesurée pour la première fois, il n’est pas inutile d’observer les positions des principales fédérations.

- CGT : un congrès agité -

La Fédération CGT du Commerce, de la Distribution et des Services a connu une période difficile lors de son dernier congrès du 18 au 20 mai 2011. La situation de la fédération en termes d’effectifs reste tendue : elle revendique 45.000 syndiqués, mais, au congrès de Poitiers, ce sont 29.934 mandats qui ont été comptabilisés. En outre, « dans les cinq prochaines années, environ 40% des adhérents feront valoir leur droit à la retraite », selon Stéphane Fustec, membre de la Commission exécutive, qui souligne par ailleurs que « 68% des adhérents actuels ont moins de cinq ans d’ancienneté à la CGT », qui se trouve confrontée au problème de la fidélisation de ces syndiqués, dans un contexte de flexibilité du travail et de turn over dans le commerce. Le développement de cette fédération est essentiel au développement de la CGT toute entière, encore trop implantée dans les secteurs traditionnels de l’économie (fonction publique, industrie), au regard de l’évolution de la population active et de la création d’emplois dans le secteur tertiaire. L’entrée de Michèle Chay, secrétaire générale de la fédération, au Bureau confédéral de la CGT en 2009, aux côtés de Bernard Thibault illustre cette prise de conscience.

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Le congrès de Poitiers a été le plus tendu que la fédération a connu depuis sa création en 1973. Dès le premier jour, une vive altercation a opposé un groupe de militants de l’Union syndicale du commerce de Paris mené par Karl Ghazi au service d’ordre de la confédération que la secrétaire générale Michèle Chay avait fait venir en prévision de ces affrontements. Après une tentative d’entrée en force, ils ont été repoussés par des gaz lacrymogènes, ce qui fait dire avec ironie à Karl Ghazi qu’il est « un des gazés du dernier congrès »... Deux militants qui l’accompagnaient ont dû être hospitalisés. En fond de tableau de ces affrontements, Michel Chay reconnaît qu’il ne s’agit pas « de problèmes de personnes mais bien d’un véritable désaccord de fond sur quelle conception nous avons de la démocratie... Une minorité de la direction fédérale a fait le choix de rester sur des débats qui tournent autour des problèmes de fonctionnement interne (...) plutôt que de canaliser (son) énergie sur ce qui devrait être notre priorité ». Le leader de cette minorité, Karl Ghazi, possède une expérience certaine des conflits fractionnels. Ancien militant trotskiste, favorable à la tendance « Convergence et Alternative » du NPA, qui a fait défection au début 2011, il est membre fondateur du mouvement « Les Temps nouveaux », créé par d’anciens militants du NPA, des syndicalistes de SUD et de la CGT et des militants du Parti de Gauche de Jean-Luc Melenchon.

Par-delà ces divergences internes, la fédération CGT du commerce fait un constat unanime des difficultés sociales du secteur. Selon Jean-Michel Dupire, membre de la Commission exécutive fédérale, on assiste depuis dix ans à un mouvement de fond de rééquilibrage de la grande distribution vers le centre-ville : « les métiers spécialisés de la vente disparaissent, les méthodes industrielles se développent et la polyvalence aussi, au détriment de la qualité du service, et le turn over augmente ». Il explique que le commerce est le secteur le plus concerné par les TMS, devant le bâtiment et regrette que la médecine du travail et les CHSCT ne se préoccupent pas assez des problèmes de santé-sécurité. L’autre problème est celui du temps partiel :« On modifie en permanence les horaires et les salariés ont une vie hachée. Avec un temps partiel ils arrivent à travailler 6 jours sur 7 et à gagner à peine la moitié du SMIC. Ce n’est pas rare de voir des salariés cumuler un temps partiel et un RSA pour s’en sortir. »

Il annonce donc les priorités de la CGT : « L’axe prioritaire de notre travail pour l’année à venir ce sont les conditions de travail avec obligation de négocier pour identifier les métiers pénibles. L’autre axe de travail est la défense de l’emploi avec des temps partiels véritables, choisis. Nous devons revaloriser le travail, les savoir-faire et les qualifications et donc aussi les rémunérations. »

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Le point de vue de Karl Ghazi sur le secteur présente également un intérêt. Selon lui, « l’adoption progressive dans le commerce de méthodes de l’industrie fait disparaître les métiers et les spécialisations. On introduit la « chaîne » dans les magasins : vendeur, caissier, magasinier, femme de ménage. Cela conduit à une précarisation des salariés ». Il évoque un véritable « complot du patronat » dont l’argumentation auprès des salariés est sans doute un levier d’influence efficace : « Le commerce est le lieu d’expérimentation du patronat car il n’existe pas de résistance. C’est là qu’ils ont testé la flexibilité, les entretiens individuels d’évaluation... Nous sommes le maillon faible exploité par les patrons. »

- CFDT : un syndicalisme de justice sociale -

La Fédération CFDT des services a également tenu son congrès du 17 au 20 mai 2011 à Marseille. Sur les 69 000 adhérents revendiqués, le pôle commerce, avec près de 28 000 adhérents estimés, représente 40% des effectifs de cette fédération au champ de syndicalisation très étendu, allant des industries textiles au commerce de détail. La CFDT Services, deuxième fédération en effectifs de la CFDT, privilégie le plus souvent le dialogue et la négociation. Celle-ci doit être basée sur une solide expertise économique et sociale, mais aussi sur la mobilisation des salariés. Deux considérations guident son action : la recherche de l’efficacité pour négocier en position de force, et la prise en compte des questions sociales et sociétales dans la construction de ses revendications.

Le slogan du congrès : « une fédération au service de la justice sociale », donne le ton. Les débats ont porté sur des thèmes assez lisses : le rôle des organisations syndicales dans les « espaces de parole » au sein des entreprises, le financement de la dépendance, la participation financière des employeurs aux modes de garde et de restauration, le plafonnement des salaires des dirigeants et la nécessité d’être à jour de cotisation pour les candidats présentés par la CFDT aux élections. Le congrès a enfin été l’occasion de donner quitus à la direction sortante, dont le secrétaire général Gilles Desbordes a été renouvelé.

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Jean-Michel Martin, adjoint d’Aline Levron, la secrétaire fédérale commerce, décline ces thèmes pour le commerce de la manière suivante : « Les commerces de centre-ville compliquent notre implication à cause du retournement sociologique et consumériste. La population ne veut plus de déplacements longs pour se rendre dans un hypermarché de banlieue, plus de queues, plus de gigantisme. Les enseignes reviennent donc en centre-ville... L’augmentation du temps de travail, surtout à cause de l’étendue des ouvertures en nocturne, oblige les salariés à prendre des dispositions nouvelles (travail le soir, sécurité, garde des enfants...)... La polyvalence est aussi une donnée qui se développe : disparition du métier de vendeur remplacé par d’autres fonctions comme le réassortiment des rayons ou le ménage... Les conditions de travail du commerce sont pénibles. Beaucoup de choses sont non respectées en matière de sécurité et d’hygiène, de vêtements ou de matériels de protection. »

Il met également en cause la faiblesse des rémunérations, les temps partiels non choisis et les mobilités imposées ou la sous-traitance : « Les perspectives de carrières sont limitées (surtout pour les employés), les salariés sont cantonnés à des travaux identiques proche du SMIC à temps plein. C’est le problème du temps partiel non choisi. On s’efforce de revaloriser les contrats (au moins égal à 25 heures pour un temps partiel)... L’axe principal de nos actions pour l’année c’est l’emploi. On est confronté des réorganisations (centralisation ou sous-traitance de fonctions). Cela entraîne des mobilités imposées ou de la sous-traitance. »

- Une enquête d’opinion pour la CFTC -

Une troisième fédération syndicale a tenu son congrès en 2011 : la CFTC. La fédération Commerce-Services-Force de vente (CSFV) s’est réunie à La Baule du 22 au 24 mars 2011. Première fédération de la CFTC en effectifs, avec 23.000 adhérents revendiqués, elle couvre également un champ de syndicalisation très étendu, des assurances au gardiennage, en passant par le commerce. L’originalité de son congrès a tenu à la réflexion que la direction fédérale a proposé aux délégués, à partir d’une enquête d’opinion réalisée avec la contribution de l’institut CSA. Il s’agissait de cerner à la fois les attentes des salariés du secteur et les réponses habituellement proposées par les militants de la CSFV. Il est ressorti de cette étude que la CFTC dispose encore de nombreux atouts : les adhérents comme les salariés lui reconnaissent des qualités d’écoute et de respect des personnes. Les salariés lui attribuent le sens des responsabilités, de l’honnêteté et de l’indépendance. Les adhérents apprécient son approche concrète des sujets par la négociation et une bonne maîtrise juridique des dossiers que leur procurent les services de la fédération.

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Cependant, les salariés interrogés par CSA confirment les reproches faits par les adhérents : la CFTC est sous-médiatisée et donc pratiquement ignorée là où elle n’est pas représentée. Proposer la CFTC dans le commerce se heurte donc à une difficulté : il s’agit d’abord de la faire connaître avant d’aborder la question de sa représentativité. Pour cela, la CFTC mise sur ses positions revendicatives : « Nos préoccupations concernent le pouvoir d’achat, le salaire et le logement, ainsi que les conditions de travail » explique Patrick Ertz, Président national de la fédération, « Nous prônons la TVA sur l’emploi qui donnerait plus de salaire net pour les salariés. Il faudrait aussi que le 1% logement soit plus actif pour que nos salariés se sentent plus chez eux. »

Les trois fédérations syndicales qui ont tenu leur congrès en 2011 ont élu des instances internes qui siègeront en 2013, quand le gouvernement rendra publics les résultats des élections de représentativité dans la branche commerce. D’autres organisations syndicales y occupent également une place. Leurs positions doivent aussi être prises en compte.

Prochain article : Les fédérations du commerce Force ouvrière et CFE-CGC.

 

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