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sociales et syndicales

Les fédérations du commerce Force ouvrière et CFE-CGC

Trois fédérations syndicales du secteur du commerce ont tenu leur congrès en 2011 : CGT, CFDT et CFTC (voir Les Etudes sociales et syndicales du 07 décembre 2011). Dans ce secteur, Force ouvrière occupe une place importante, la première dans la distribution alimentaire. Nous poursuivons ici le regard porté sur les syndicats dans le commerce.

Dans le secteur du commerce, les périmètres de syndicalisation des différentes fédérations peuvent se superposer, parfois se diviser. La CGT commerce et services et la CSFV-CFTC ont ainsi des champs de syndicalisation à peu près comparables. A l’inverse, les salariés du commerce sont représentés par deux fédérations Force Ouvrière aux positionnements différents. Il en va de même pour la CFE-CGC.

- La FGTA en ordre de bataille -

La plus importante des organisations syndicales du commerce alimentaire reste la Fédération générale des travailleurs de l’alimentation Force Ouvrière (FGTA-FO), qui revendique 17.000 adhérents, mais pris dans un champ de syndicalisation plus resserré que celui de la CFDT ou de la CFTC. Les effectifs du commerce sont parmi les plus importants de la fédération, avec ceux de l’industrie agroalimentaire et de l’hôtellerie restauration, devant les coopératives et les organismes agricoles ou les services à la personne. C’est au printemps 2009 que remonte le dernier congrès de la FGTA-FO, son prochain congrès étant prévu en 2013, au moment où la mesure de la représentativité sectorielle aura été arrêtée. La fédération s’est mise en ordre de marche pour remporter cette bataille de la représentativité. Une communication spécifique a été mise en place, avec la publication de newsletters sectorielles. Des réunions de travail périodiques des DSC de la grande distribution servent à préparer les dossiers en commun. En interne, la FGTA a déjà lancé en octobre dernier la campagne pour les élections de représentativité dans les TPE, prévues pour décembre 2012.

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Cohérente avec les positions confédérales, héritière de la tradition et de la pratique réformiste de Force ouvrière, la FGTA revendique sur les salaires et les conditions de travail. Elle milite pour « un passage à temps complet partout où cette solution est possible ». Pour Rafaël Nedzynski, secrétaire général de la fédération, « le passage à des emplois à temps complet devrait être proposé à tous les temps partiel. Ceci pourra passer par des formations qualifiantes pour permettre à ces salariés d’exercer différentes fonctions. De telles mesures sont déjà en vigueur dans plusieurs enseignes de la grande distribution. » Il conviendrait également de fixer « une durée minimale hebdomadaire dans toutes les conventions collectives de branche, lorsque l’augmentation du travail empêche le passage de tous les temps partiels au temps complet ». La FGTA réclame aussi qu’il n’y ait pas de salaire mensuel inférieur au seuil de pauvreté et que les heures complémentaires des salariés à temps partiel appliquent les mêmes taux que les heures supplémentaires, pour « réduire l’inégalité de traitement entre temps partiel et temps complets ».

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Sur le plan salarial, considérant que la consommation est l’un des moteurs de l’économie, la FGTA revendique l’augmentation générale des salaires, des retraites et des prestations sociales. Elle réclame pour tous les salariés du commerce la généralisation du 13ème mois chez tous les employeurs, et compte se mobiliser en 2012 pour des augmentations qui compensent de manière significative l’inflation annuelle. Enfin, la FGTA s’inquiète de la dégradation des conditions de travail dans la distribution à cause du non remplacement des départs, et demande une négociation sur l’impact des nouvelles technologies en matière d’emploi (self scanning, puces RFID).

- La FEC-FO, une tradition contestataire -

La Fédération des Employés et Cadres est divisée en sections fédérales représentant 11 secteurs et 130 conventions collectives. Son secrétaire général est Serge Legagnoa. Un secrétaire fédéral est à la tête de chaque section. Il fait le lien entre les syndicats affiliés à la section et la fédération. Cette fédération est la plus importante de FO en termes de champs de compétences couverts, d’où l’appellation officieuse de « petite confédération » par les initiés. On y trouve des secteurs plutôt anecdotiques, comme celui des personnels sédentaires des compagnies de navigation. Elle couvre aussi le vaste domaine des organismes sociaux, lui-même divisé en deux sections : celle des caisses de sécurité sociale, et la section « organismes sociaux divers et divers » (OSDD). Cette dernière abrite les salariés travaillant dans les caisses de retraites complémentaires, les organismes de prévoyance, les mutuelles, mais aussi ceux d’un certain nombre d’autres secteurs (les "divers" : services, professions juridiques, formation, tourisme, travail temporaire, associations...).

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A la différence de la très réformiste FGTA-FO du commerce alimentaire, la FEC-FO occupe traditionnellement une position plus dure au sein de la confédération Force Ouvrière. L’influence d’une minorité trotskiste se traduit par des revendications salariales souvent sans concession.

Parmi les différents secteurs fédéraux, celui du commerce couvre le champ des magasins populaires et du commerce de centre-ville. La secrétaire fédérale du secteur commerce, Françoise Nicoletta, affiche une position assez caractéristique de sa fédération et n’accorde que très peur de confiance au patronat. Elle affirme : « le métier de vendeur n’est plus reconnu et cela pose un problème de dignité. On assiste à un écrémage des effectifs à cause de la crise, et à une limitation pour échapper aux obligations de représentativité. La diminution de taille des magasins est voulue pour faire éclater les entreprises dans toute la France pour limiter les capacités de nuisance des IRP. »

Evoquant elle aussi un « complot patronal », elle explique que « les entreprises se sentent soutenues par le gouvernement et souveraines à cause du chômage et il est difficile de peser sur les négociations. Pour les magasins de centre-ville comme Monoprix, Carrefour-Market, ou Franprix, on veut asservir les salariés aux besoins d’une minorité d’habitants urbains. Et on menace même de modifier le code du travail sur l’ouverture du dimanche au nom du « bien-être du client ».

Selon Brice Belon, secrétaire adjoint de la section fédérale commerce de la FEC-FO et membre de la Commission exécutive au côté de Françoise Nicoletta, la situation des équipes syndicales est encore plus difficile dans la mesure où elles manquent de disponibilité et d’effectif pour se former à l’action syndicale. Il évoque comme un résultat remarquable les 540 adhérents du Syndicat du commerce de Paris. Mais la sous-syndicalisation dans le secteur représente aussi pour FO une contrainte en termes de ressources humaines pour occuper les nombreux mandats qu’un syndicat doit assurer.

La CFE-CGC comprend également deux fédérations concernées par le secteur commerce.

- La Fédération nationale de l’encadrement du commerce et des services -

La FNECS est divisée en deux unités syndicales : les services et le commerce. Cette dernière unité couvre les grands magasins, le commerce de détail et le commerce de gros. Elle est présidée par Jacques Biancotto.

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Philippe Chaurand, président de l’union syndicale nationale des grands magasins au sein du Syndicat national de l’encadrement du commerce (SNEC), affilié à la FNECS, explique que le métier s’est « transformé par l’arrivée d’outils informatiques qui permettent une gestion plus fine, presque unitaire. Les besoins humains sont donc différents et le métier comporte aujourd’hui une part de manutention importante. Auparavant on pouvait entrer sans diplôme dans le métier et on pouvait progresser. Aujourd’hui on recrute de plus en plus à Bac +2. La tranche intermédiaire de qualification disparaît et il reste les métiers de manutention « bouche trou » en termes d’horaires. Le travail à temps complet reste peu développé. Au pire, on pourrait prendre les salariés en freelance. »

Il partage les analyses des autres organisations syndicales sur l’évolution récente du commerce de centre-ville, qui « se développe avec des amplitudes horaires d‘ouverture qui augmentent. On se dirige vers la situation des Etats-Unis où les petites surfaces sont ouvertes quasiment 24h/24. Les bobos des villes sont demandeurs et 80% de la population vit dans les villes. Les bouleversements de mode de vie entraînent des bouleversements du commerce. »

On observe donc une convergence revendicative avec les autres organisations : « Nos axes principaux d’action ce sont le pouvoir d’achat, l’encadrement du temps partiel, l’abus d‘ouverture dominicale. »

Dans certaines entreprises, la FNECS a la particularité de revendiquer à la fois pour les cadres, la maîtrise et les employés, c’est-à-dire pour des salariés du premier collège dont la classification est souvent très proche du deuxième collège.

- La CFE-CGC agro -

Issue des métiers de l’agroalimentaire, la Fédération CFE-CGC agro regroupe d’une part des syndicats nationaux du secteur de l’industrie alimentaire, de la mutualité agricole et des industries du cuir, d’autre part trois syndicats nationaux de cadres de la grande distribution : ceux des groupes Carrefour, Auchan et Casino. Sur 12 000 adhérents revendiqués, la seule activité de la distribution (commerce et grande distribution) déclarait 2 500 adhérents en octobre 2007, et le Syndicat National du Groupe Casino (SNGC) comptait 1 116 adhérents, soit à lui seul 50 % de l’effectif des adhérents de la distribution.

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La fédération défend des valeurs qu’elle résume dans le slogan : « la force d’une ambition responsable : écoute et défense des salariés responsables ». Chose inhabituelle pour une organisation syndicale, elle affiche sa préférence pour une organisation politique reposant sur la social-démocratie, qu’elle définit comme un espace ouvert entre un système autoritaire et un système purement libéral. La social-démocratie est décrite comme un espace permettant aux forces issues de la société civile d’exister et de participer au développement de l’activité économique, par le biais du paritarisme par exemple.

De cette préférence découlent des principes de solidarité et d’humanisme, de réalisme vis-à-vis des contraintes du fonctionnement d’une entreprise et de son inscription dans une économie mondialisée. Elle inclut aussi un principe de responsabilité des cadres : d’abord individuelle et professionnelle, mais aussi collective et sociétale. La fédération définit son rôle d’organisation syndicale comme une mission d’accompagnement du salarié dans sa vie professionnelle jusqu’à la conciliation avec sa vie privée. Elle évoque la « qualité de vie » pour parler des conditions de travail et de leurs incidences dans la vie privée du travailleur.

- Positionnement syndical -

Par-delà leurs différences, on observe donc une convergence de vues entre les organisations syndicales du commerce sur la situation de leur secteur. Si la thèse du « complot patronal », décrivant une stratégie ultra-libérale progressivement mise en œuvre dans le commerce, ne dépasse pas le cercle limité d’une fraction cégétiste et de quelques militants de la FEC-FO, les attentes syndicales à l’égard du patronat sont fortes. Toutes les organisations syndicales s’accordent sur la nécessité d’enrayer un phénomène d’appauvrissement des salariés exposés à des temps partiels non choisis. La question de la précarité du travail débouche sur celle des salaires et devance la question de la pénibilité. A travers celle-ci, ce sont les problèmes des troubles musculo-squelettiques (TMS) et du stress qui sont posés. Selon plusieurs syndicalistes, « on ne vieillit pas dans le commerce ». Or les réponses apportées par les entreprises de la distribution à ces questions récurrentes consistent à innover avec le payement sans caissière ou l’identification automatique des articles. La généralisation de ces procédés technologiques ne s’accompagne pas d’une gestion prévisionnelle de l’emploi. Les syndicats craignent donc qu’on sacrifie sur l’autel de la productivité une génération de salariés victime de la fracture numérique.

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Sur certains de ces thèmes, la marge de négociation avec les employeurs est d’autant plus importante que les organisations majoritaires dans la branche sont attachées au dialogue. Les traditions de concertation sociale que certaines enseignes de la grande distribution ont su établir seront mises à l’épreuve des négociations à venir. En effet, faute d’engranger des résultats réels pour les salariés, un échec de la voie contractuelle aurait des conséquences très dommageables sur la représentativité des organisations syndicales réformistes en 2013. Le désaveu du dialogue social dans le commerce risquerait alors de précipiter les choix de la CGT, qui hésite encore entre radicalité et ouverture, alors que des syndicats SUD se sont déjà implantés dans le commerce.

 

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