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sociales et syndicales

CFDT : les années Chérèque

Secrétaire général de la CFDT depuis 2002, François Chérèque passe le relais à Laurent Berger. Un passage de témoin bien préparé, dans une organisation désormais ancrée dans le réformisme syndical. A la CFDT, le changement de secrétaire général est un simple changement de tête, pas de ligne ou d'orientation.

Le 18 septembre dernier, François Chérèque adressait une lettre aux adhérents de la CFDT, pour leur annoncer sa décision de mettre fin à son mandat de secrétaire général de la CFDT à l’occasion de l’assemblée générale des syndicats les 28 et 29 novembre 2012. Murement préparée, cette décision était accompagnée, depuis plus de trois ans, par la montée en puissance de celui qui lui succède à ce poste, Laurent Berger (voir Les Etudes sociales et syndicales du 25 octobre 2012 : « Laurent Berger : biographie express »).

La transition s’effectue dans la tranquillité. Aux années turbulentes de la CFDT, des années 1964 à 1979, au temps de l’autogestion et de l’unité d’action avec la CGT (quatre accords nationaux pendant ces quinze années), ont succédé les années de recentrage, de la resyndicalisation, avec Edmond Maire, Jean Kaspar et - surtout - Nicole Notat.

Les années Chérèque ont, dans le droit fil de la ligne Notat, poursuivi l’ancrage réformiste de l’organisation.

- 2003 : la fronde interne -

Lorsque, en 2002, François Chérèque prit le relais de Nicole Notat, on aurait pu même croire cet ancrage établi, tant la secrétaire générale sortante avait clairement et fermement indiqué le cap. En 1995, au moment de la réforme de la Sécurité sociale appuyée par la CFDT, les contestations avaient été combattues et les opposants, déçus ou exclus, avaient rejoint les syndicats SUD ou quitté l’engagement syndical.

Las ! Lorsque, en 2003, François Chérèque approuve la réforme des retraites du ministre du travail François Fillon, une immense fronde s’exprime. Du jamais vu à la CFDT : selon la confédération elle-même, près de 10 % des effectifs (près de 20 % selon d’autres estimations) quittent l’organisation. Certains rejoignent les syndicats SUD, d’autres la CGT (comme en Haute-Loire où la quasi-totalité de la CFDT bascule à la CGT).

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François Chérèque et son équipe font face. Ils maintiennent le cap, ils l’affirment même davantage. En 2005, la CFDT appelle à voter en faveur du traité constitutionnel européen, tandis que son secrétaire général écrit qu’il n’est pas question de verser dans un « nouvel anticapitalisme » et « qu’une autre économie de marché est possible » si on « redéfinit le pacte social ». Son ouvrage « Réformiste et impatient ! » (Le Seuil, 2005) précise : « On devient réformiste parce que, las d’attendre de grands soirs qui ne viennent pas et servent d’alibi à la passivité boudeuse, on veut se mettre en mouvement tout de suite ».

Réformiste et impatient : tel est bien l’itinéraire du secrétaire général de la CFDT pendant ces dix années de mandat.

- L’ancrage réformiste -

Cette affirmation se traduit en actes. La CFDT est devenue, plus encore qu’au temps de Nicole Notat, l’interlocutrice privilégiée du MEDEF. Les relations avec la gauche socialiste, toujours excellentes, se sont renforcées d’une relation d’estime et de confiance avec l’UMP, François Fillon en particulier. Ce dernier, devenu premier ministre en 2007, trouve une CFDT à l’écoute de son projet de réforme des retraites, finalement votée au Parlement en 2010. Cette réforme, dérivée première de la réforme de 2003, ne fait pas, en interne à la CFDT, l’objet d’une contestation fondamentale. De son côté, Bernard Thibault, pour la CGT, avait trouvé avec Nicolas Sarkozy, président de la République, ses propres éléments d’équilibrage à cette réforme.

C’est ce moment que, unies pour la circonstance, CGT et CFDT choisissent pour engager avec le MEDEF et avec le gouvernement les éléments d’une réforme de la représentativité syndicale. Il en ressort la loi du 20 août 2008, qui transforme en profondeur les règles de la négociation collective et installe l’audience aux élections comme un élément central de la capacité des syndicats à signer.

Depuis quatre ans, cette loi produit ses effets dans les entreprises. Elle est complétée par des élections dans les petites entreprises (10 salariés et moins), lors d’un scrutin organisé entre le 28 novembre et le 12 décembre 2012. En 2013, l’agglomération de ces résultats permettra de redistribuer la représentativité syndicale dans les branches et au niveau national interprofessionnel.

Pour la CGT et, plus encore, pour la CFDT, c’est l’occasion de gêner Force ouvrière, d’acculer la CFE-CGC dans un positionnement catégoriel (salvateur à court terme et handicapant à moyen terme), d’épuiser la CFTC. Et c’est aussi l’occasion d’opérer des rapprochements inter-syndicaux : FSU pour la CGT, UNSA pour la CFDT.

Le mandat 2002-2012 aura permis à François Chérèque de donner à la CFDT la position centrale qu’elle occupe désormais sur la scène des relations professionnelles.

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Adoptant souvent le rôle d’éveilleur du syndicalisme français (en se gardant d’aller trop loin et de revivre les réactions internes de 2003), François Chérèque aura contribué à engager la réflexion syndicale sur les chemins de l’économie de marché et de l’Europe. Dernière sortie en date : sa déclaration dans Le Journal du dimanche du 2 septembre 2012 (répétée dans un reportage dans C’ dans l’air le 4 septembre) appelant les partenaires sociaux à signer une réforme sociale pour « sauver les entreprises et l’emploi ». Et indiquant que « le coût du travail est aussi un facteur de perte de compétitivité ».

Ce positionnement avant-gardiste est souvent hardi et novateur, perçu comme courageux dans les milieux patronaux et comme inquiétant dans d’autres milieux syndicaux. François Chérèque aura bien assumé ce rôle, parfois avec un brin de dédain pour qui ne se plie pas à ses vues et exigences. Le joueur de rugby qu’a été François Chérèque n’est pas un homme de douceur.

Les élections politiques du printemps 2012 ont, sur son positionnement politique, confirmé l’affirmation réformiste (et donc social-démocrate) de la CFDT. Sans avoir donné de consigne de vote (« ni neutre ni partisan » affirmait alors la CFDT), l’organisation voit aujourd’hui dans les orientations du gouvernement Ayrault, matière à satisfaction. La proximité avec le Parti socialiste est forte tandis que les courants trotskystes et d’extrême gauche sont devenus marginaux (voir Les Etudes sociales et syndicales du 15 mai 2012 « Vote politique et proximité syndicale »).

- La réorganisation -

En interne, la CFDT a entrepris de se restructurer et de se développer. En 2009, le rapport présenté par Marcel Grignard pose les éléments de diagnostic et de méthode du redressement. Car, dix ans après le choc de 2003, les effectifs de la CFDT ne sont pas encore revenus au niveau antérieur. Selon les chiffres avancés par la CFDT elle-même, la confédération comptait 889 160 cotisants réguliers en 2002 et seulement 806 829 en 2005. Pour 2011, le niveau est remonté à 863 674, un seuil comparable à celui de 2001.

Clairement positionnée sur son axe réformiste, interlocutrice importante des pouvoirs publics et du patronat, la CFDT de Laurent Berger va devoir poursuivre le redressement interne et conquérir de nouveaux adhérents.

A chaque secrétaire général suffit sa peine.

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François Chérèque et Laurent Berger
Lettre de François Chérèque aux adhérent(e)s CFDT
le 18 septembre 2012

Chers(es) amis(es),

J’ai pris la décision de mettre fin à mon mandat de secrétaire général de la CFDT à l’occasion de l’Assemblée générale des syndicats des 28 et 29 novembre prochains, quelques mois avant l’échéance prévue.

Plusieurs raisons viennent motiver cette décision. Depuis juin 2012, au sein d’une équipe renouvelée, je travaille en lien étroit avec Laurent Berger pressenti pour exercer les fonctions de secrétaire général de la CFDT. Trois années de travail commun au sein de la commission exécutive confédérale ont permis, en y prenant mutuellement beaucoup de plaisir, de lui transmettre l’essentiel pour assurer cette nouvelle fonction. Je pense que le temps est venu de lui passer la main.

La période me paraît propice à ce passage de relais. Une alternance politique a eu lieu en France. La CFDT a su imprimer sa marque dans les débats. Laurent et moi avons mené ensemble toutes les rencontres et le travail avec le gouvernement est maintenant bien lancé. La Commission exécutive et le Bureau national disposent de tous les atouts pour réussir les négociations qui s’engagent.

La CFDT va bien, sa cohésion s’est renforcée ces dernières années et elle est prête à se donner un nouveau porte-parole.

Les dernières raisons de ce départ sont plus personnelles. Je ne voudrais pas faire l’année de trop, le match de trop comme disent les sportifs, au risque de ternir ces années passionnantes passées ensemble.

Dix ans à la tête de la CFDT, c’est enthousiasmant, enrichissant mais également épuisant. A 56 ans, j’aspire aussi à évoluer professionnellement et à retrouver un peu de tranquillité personnelle et familiale.

Durant toutes ces années, grâce à votre engagement à mes côtés j’ai vécu des moments forts avec vous militants (es) et adhérents(es) de la CFDT, des tensions effacées par les instants de convivialité, de grandes actions collectives enrichies de rencontres plus individuelles. Des moments tous très captivants.

Pour moi, partir est inévitablement une rupture affective mais elle sera vite comblée par des souvenirs inoubliables ; et au total positifs.

Merci à toutes et à tous pour votre confiance et votre soutien. Comptez sur moi pour rester parmi vous, je serai toujours un adhérent attentif et solidaire. François Chérèque

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