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sociales et syndicales

Les confédérations changent de tête

Le 3 juillet prochain, le MEDEF se dotera d'un nouveau président. Laurence Parisot n'est pas la seule, dans le monde des partenaires sociaux, à passer le relais. En quelques mois, plusieurs organisations syndicales ont tenu leur congrès et changé de dirigeant.

En moins d’un an, trois dirigeants syndicaux ont passé le relais : CFDT, CGT et CFE-CGC. Le 20 juin, lorsque s’ouvrira la prochaine grande conférence sociale, un quatrième interlocuteur du gouvernement s’apprêtera lui aussi à terminer son mandat : Laurence Parisot, présidente du MEDEF.

Il convient de ne pas donner trop d’importance, pour saisir la ligne générale d’une organisation, à la personnalité de son principal dirigeant, de ne pas expliquer de façon trop exclusive les influences de cette ligne générale par le caractère et les idées personnelles dudit dirigeant.

Certes, les dirigeants syndicaux et patronaux sont des figures, des acteurs, dont la personnalité marque l’image de l’organisation dont ils ont momentanément la charge.

Ces paramètres personnels peuvent agir sur l’évolution de la ligne générale. Exemple : Nicole Notat dont le caractère affirmé (on la surnommait méchamment « la tsarine ») permit à la CFDT, entre 1992 et 2002, de quitter les rivages incertains du passé autogestionnaire et de s’ancrer dans une conception et une pratique affirmée du réformisme.

Autre exemple, en sens inverse : celui de Marc Blondel, secrétaire général de Force ouvrière de 1989 à 2004. Lui aussi de caractère affirmé, mais souvent rugueux dans ses prises de position, exagéré et provocateur dans ses déclarations et inquiétant dans sa confiance donnée à la minorité trotskyste de son organisation, il put donner le sentiment - faux dans la réalité - d’un gauchissement de Force ouvrière, dont la pratique réformiste ne fut guère modifiée pendant toute cette période, au sein des fédérations confédérées.

- « Patron » : un terme impropre -

Aujourd’hui, il est légitime de s’interroger sur le coefficient personnel des nouveaux leaders syndicaux (Berger à la CFDT, Lepaon à la CGT, Couvert à la CFE-CGC) dans les réflexions et les décisions collectives qui seront prises par leurs organisations respectives. Le propos vaudra aussi, et probablement davantage encore, pour le successeur de Laurence Parisot à la présidence du MEDEF.

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Laurence Parisot

Mais la force du collectif est là. Le président ou secrétaire générale d’une confédération n’en est pas le « patron ». Ce qualificatif est une facilité de langage, un « tic » journalistique, que dénonçait avec humour Bernard Thibault dans son discours d’au-revoir, au 50ème congrès de la CGT en mars 2013. « Je rappelle ainsi, disait-il, que la CGT est une œuvre collective et est dirigée par un collectif et non par un « patron », comme je l’ai lu encore récemment. Il n’y a pas de patron à la CGT, c’est anti-statutaire ! Et nous n’avons reçu aucun amendement sur ce point cette semaine ».

Ce terme de « patron » est surtout impropre. Le responsable national d’une organisation syndicale ou professionnelle n’est pas un dirigeant comparable à celui d’une entreprise. Son pouvoir procède des organisations qui vivent sur les principes du fédéralisme. Ces organisations vivent de façon largement autonomes les unes par rapport aux autres. Elles possèdent leurs propres instances de direction.

Le niveau national interprofessionnel - la confédération - joue un rôle de représentation extérieure (pouvoirs publics, médias, autres partenaires sociaux). Il joue aussi un rôle de coordination des organisations confédérées. De coordination, de régulation, d’arbitrage, assurément. Mais bien peu de direction et de contrôle absolu. Ces organisations confédérées possèdent chacune leur propre direction, leur propre ligne directive, leur propre financement.

- Le primat du collectif -

Conséquence de cette logique de fonctionnement : le primat du collectif sur l’individu choisi pour en être la tête de proue.

Les organisations syndicales changent de dirigeant sans que la ligne elle-même change rapidement. La lourdeur des mécanismes de décision, le conservatisme et l’habitude aidant, un changement de ligne ne se réalise généralement pas sur le temps du mandat d’un seul dirigeant. En huit ans, Laurence Parisot, par exemple, n’aura pas réussi à « faire bouger les lignes » du pouvoir interne au MEDEF. A preuve son cuisant échec à une réforme des statuts qui lui aurait permis de contourner la règle actuelle de limitation de son mandat à huit années (cinq pour le premier mandat, trois en cas de renouvellement pour un second mandat).

Bien souvent, les têtes dirigeantes changent, pas la ligne générale ou, plus exactement, pas aussi vite.

Prenons l’exemple des trois nouveaux dirigeants syndicaux :

- à la CFDT, Laurent Berger a succédé en novembre 2012 à François Chérèque, au terme d’un processus de succession parfaitement huilé, pour poursuivre les orientations établies par la CFDT. Ces orientations ne seront-elles-mêmes sujettes à révision qu’au prochain congrès confédéral, prévu en mai 2014, soit dix-huit mois après l’installation de Laurent Berger ;

- à la CGT, la très difficile succession de Bernard Thibault était moins le fait d’une compétition entre candidats que le reflet d’une profonde difficulté qu’a la CGT (de moins en moins tenue par le Parti communiste qui en contrôlait naguère tout le fonctionnement) à penser par elle-même ses orientations et à choisir son dirigeant. De façon prudente, Thierry Lepaon a répété à l’envi inscrire son action « dans la continuité de celle de Bernard Thibault », un propos qui n’exprime pas l’audace de la rupture ;

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Thierry Lepaon

- à la CFE-CGC, Carole Couvert hérite de la présidence sans que le congrès qui l’a élue en avril 2013 ait véritablement débattu sur le fond du dilemme interne à l’organisation : ouverture ou pas de la CFE-CGC à un recrutement moins catégoriel.

- « Je suis leur chef, donc je les suis » -

La ligne générale de la CFDT est claire et stabilisée ; son secrétaire général n’est pas invité à la modifier. A la CGT et à la CFE-CGC, où la ligne est invitée à être travaillée, le dirigeant actuel aura la prudence de ne pas affirmer trop haut ses choix personnels (Bernard Van Craeynest, à la CFE-CGC, en a fait les frais).

Le mot de Ledru-Rollin, au lendemain de l’insurrection du 13 juin 1849, s’applique toujours en bien des circonstances aux dirigeants syndicaux d’aujourd’hui : « Je suis leur chef, donc je les suis ».

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