L'expert des relations

sociales et syndicales

Une société de centenaires

La réforme des régimes de retraite et des systèmes de protection sociale demande à être comprise dans le bouleversement de notre démographie. Les progrès de la médecine, des conditions de vie et de travail donnent aux générations actuelles une espérance de vie que n’ont pas connue les générations passées. 

Si l’on veut éviter le choc des générations, il est important de croiser les regards, de discuter des options, de mener un solide travail de prospective. 

Dans « La France face au vieillissement », une équipe de chercheurs nous livre son analyse, conduite par Jean-Hervé Lorenzi et Hélène Xuan [1]

Un enfant sur deux qui naît aujourd’hui sera (peut-être) centenaire et pourrait (peut-être) dépasser largement cet âge. Depuis le début des années 1960, la baisse de la mortalité aux âges élevés est le principal facteur de l’allongement de l’espérance de vie. 
En France, un quart des cinquantenaires d’aujourd’hui parviendrait à l’âge de cent ans. Le monde connaît les mêmes évolutions de l’espérance de vie. En 2050, la planète comptera environ 9 milliards de personnes dont près de 2 milliards auront plus de 60 ans. Ce déséquilibre démographique massif pose avec une acuité particulière la question de la gestion d’une population vieillissante. Les années à venir seront celles de grandes transitions économiques et sociales. La force de transformation de la société par le vieillissement provoque des tensions entre les seniors et la jeunesse. On entend parler de « guerre » des générations, alors que nous faisons face à tout autre chose. Pendant longtemps, le vieillissement démographique est resté une notion mal comprise, mal définie, provoqué par des guerres, des déficits de natalité, des famines et des maladies. Ce n’est qu’à partir du siècle dernier que l’allongement de l’espérance de vie a été continu, avec un âge moyen de survenue des maladies chroniques reculant environ de dix ans (huit ans pour les cancers, onze ans pour les affections respiratoires). Les avancées médicales introduites par Pasteur ont permis de diviser par cinquante la probabilité pour un enfant de mourir avant l’âge adulte à la fin du XIXe siècle.

- Une véritable révolution démographique -

C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’espérance de vie humaine augmente de manière aussi constante et rapide. Le dernier quart de siècle a été celui d’une véritable révolution démographique : la mortalité se concentre désormais aux âges élevés. Ce ne sont majoritairement plus les enfants ou les actifs qui meurent mais les vieux et, peut-être dans un avenir proche, seulement de vieillesse. Aujourd’hui, une Japonaise de 80 ans a autant de chance d’atteindre 90 ans que de mourir avant.

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En 2050, les sociétés développées afficheront des taux élevés de dépendance vieillesse chez les plus de 60 ans. Ces taux pourront atteindre plus de 80 % au Japon - le cas le plus extrême - et s’élèveront à 70 % dans les pays d’Europe de l’Ouest. L’Afrique (17 %), l’Inde (34 %), connaîtront un vieillissement beaucoup plus tardif et beaucoup plus faible. Le taux de dépendance du monde chinois sera au maximum de 57 %, plus de 10 points de moins que les pays d’Europe de l’Ouest. 
En France, les seniors sont déjà aussi nombreux que les jeunes. Les plus de 60 ans représentent près de 20 % de la population et reçoivent 20 % du PIB en termes de dépenses publiques (retraite, santé, etc.). Ils ont le même poids que les moins de 20 ans, soit près de 15 millions et leur nombre ira croissant pour représenter près de 30 % de la population totale en 2030, avec le risque de prélever autant au titre des dépenses publiques. 
Rien ne nous autorise à un pessimisme excessif, mais cela nous contraint à aller bien au-delà de la question du financement du vieillissement et de la gestion des équilibres des comptes de la protection sociale. L’ampleur des défis qui se présentent exige des mesures de politique fortes et justes, pour transformer le modèle social français et gérer les conséquences du vieillissement. Cela suppose aussi de changer notre regard par rapport à la retraite qui doit devenir une période de vie « productive », et pas uniquement « passive ». Ce monde à construire ne se fera pas dans une vision uni générationnelle, avec la domination démographique et économique d’une génération sur l’autre et le poids des urnes de leur côté. 
Derrière les mots, c’est l’histoire opposée de deux générations que nous vivons, celle qui est sacrifiée, celle du chômage de masse, d’une jeunesse exposée à la pauvreté et aux difficultés d’insertion, qui succède à la génération dorée, du plein-emploi, de la propriété, de la croissance économique en somme. Les perspectives pour ceux qui naissent aujourd’hui de devenir majoritairement centenaires dépendront en grande partie de ce que nous décidons de faire des 10 années de vie supplémentaires que nous avons gagné au cours du demi-siècle passé, de les partager par le travail ou de les consommer par le loisir. Ce n’est donc pas un choc de générations que nous avons à gérer, mais c’est bien plus un processus d’intégration pour faire « cohabiter » ensemble 4 à 5 générations.
Face à ce bouleversement sociétal, il convient de faire des choix qui prennent en compte le basculement de nos économies modernes vers des sociétés vieillissantes, et nous l’espérons des sociétés de la longévité. Porter un autre regard sur nos pratiques de démocratie sociale, nous donner les moyens de faire des choix qui ne soient pas hérités des générations précédentes (ou par défaut), mais instaurer un dialogue continu entre les institutions, instruments de l’égalité et de la solidarité, et les aspirations de la jeunesse et des nouvelles classes de personnes âgées en quête d’autonomie et de reconnaissance.

- Un déficit de dialogue entre les générations -

Nous sommes aujourd’hui à un moment décisif où nous pouvons encore rebattre les cartes pour chaque génération et décider de la place relative de chacun dans la société, des jeunes aux seniors (sur le marché du travail, en retraite, en formation, en cumul d’activités) et lever les incertitudes qui pèsent sur le modèle social français. Les générations « dorées », les générations « choyées » ont aujourd’hui atteint l’âge de la retraite et ont le poids des urnes pour réformer. Mais elles alimentent le débat sur leurs préoccupations immédiates avec une seule idée en tête : profiter à plein de leur période de retraite et partir au plus tôt, comme le souligne l’enquête « Motivation de départ à la retraite » de 2012. Si l’allongement de la durée d’activité est une cause entendue, l’âge légal de la retraite reste encore un symbole fort, synonyme d’une société égalitaire qui offre à chacun un même droit au repos et au loisir, d’où ce slogan de la CGT : « les retraites, on s’est battu pour les gagner, on se bat pour les conserver, nos pensions sont à nous ».

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À débattre du système de retraite sous l’angle idéologique ou technocratique, l’objectif premier de garantir un niveau de pension relatif proportionnel à la durée de travail se voit relégué au second plan, et la discussion sur les moyens d’y parvenir et leurs conséquences est biaisée. 
De tous ces débats, la jeunesse retient que l’égalité entre les générations est menacée. L’histoire retiendra l’image d’une jeunesse qui, à l’automne 2010, marche aux côtés de ses aînés pour défendre la retraite à 60 ans, méfiante vis-à-vis des informations livrées par les medias, et pour réclamer le droit de payer 10 points de cotisations supplémentaires sans pour autant avoir reçu son « dû », à savoir une éducation, une formation, un emploi ! Aujourd’hui, près d’un million et demi de jeunes de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation, soit 20 % de la jeunesse française. Ce n’est qu’en 2011 qu’elle se réveille et rejoint le mouvement des indignés pour revendiquer un avenir et être entendue. Tout le poids de la vieillesse pèse aujourd’hui sur les jeunes actifs qui ont bien de la peine à se projeter dans l’avenir. Seul 39 % d’entre eux pensent pouvoir changer la société dans laquelle ils vivent, contre 53 % aux États-Unis et se montrent les plus pessimistes d’Europe. En ce qui concerne les jeunes, ils ont peur de l’avenir (50 %) et doutent que les études leur garantissent une insertion plus facile sur le marché du travail. 70 % d’entre eux estiment que la société ne leur accorde pas une place assez importante et s’ils ont foi en eux, ils n’ont guère confiance en l’État : 17 % seulement jugent l’avenir de leur pays prometteur, contre plus de 80 % de la jeunesse chinoise ou indienne. À peine 49 % des jeunes Français ont la certitude d’avoir un bon travail dans l’avenir contre 70 % de la jeunesse mondiale. Autres chiffres : 39 % des jeunes Français ne veulent pas payer les retraites de leurs aînés et se montrent très sceptiques vis-à-vis de la mondialisation. 52 % des Français regardent celle-ci comme une opportunité, ce qui est très inférieur à la moyenne européenne (65 %), selon l’enquête Futur of Retirement 2010-2011. 
Les conflits intergénérationnels à venir sont d’un nouveau type : ils remettent en question les solidarités familiales et la cohésion nationale en faisant reposer tout le poids des conséquences de l’allongement de l’espérance de vie sur les jeunes actifs. Ce qui est alors en jeu, ce sont les principes égalitaires du système de protection sociale, fondé à l’origine sur les exigences standardisées d’un appareil productif de masse et qui doit aujourd’hui prendre en compte des parcours de vie plus hétérogènes, moins linéaires, et des conditions de vie incertaines aux grands âges. 
Le choc du départ à la retraite des baby-boomers fait de ce qui s’inscrivait dans le long terme, la réforme de la protection sociale une urgence. Les plus de 60 ans captent aujourd’hui 20 % de PIB, soit 390 milliards d’euros, dont 13 % en rentes (retraites) et 5 % en dépenses de santé. Si rien ne change, les seniors devraient capter 30 % du PIB en dépenses passives de prise en charge du risque vieillesse (retraite, santé, dépendance, etc.) à l’horizon 2030. Cela contraint nos économies modernes à trouver un modèle de croissance équilibré qui arbitre, selon des règles de justice sociale à définir, entre le bien-être des générations actuelles et celui des générations futures : l’enjeu consiste ni plus ni moins à réinventer un modèle de protection sociale qui garantisse l’équité du partage des fruits de la croissance, tout en assurant la prise en charge du risque vieillesse et en garantissant à chacun, tout au long de son parcours de vie, une égalité des chances.

- Pour une démocratie active -

Les solidarités se doivent d’évoluer pour faire société. Et pour évoluer, un dialogue démocratique qui pose clairement les options possibles et faciliterait les arbitrages dans une France vieillissante permettrait de renouveler le processus d’intégration pour mieux intégrer les nouvelles générations. Car il ne s’agit pas tant de choisir que de permettre de choisir. 
Quelles seraient ces règles de partage ? Qu’est-ce que les générations peuvent attendre les unes des autres ? Il n’y a de meilleures solidarités que celles que l’on décide de choisir parce qu’elles font sens et nous paraissent justes. Le concept d’équité est un fondement qui doit guider les évolutions de la protection sociale sans en définir le contenu de façon trop rigide. Ce concept doit rester flexible pour pouvoir évoluer et, pour prendre sens, il doit être explicité et débattu. L’égalité des conditions à laquelle chacun aspire devient problématique à l’heure de la retraite, car l’exigence d’équité ne peut pas être dissociée du parcours de vie des individus.

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Réaliser l’équité à chaque temps de la vie (et pas seulement à l’école), suppose une rénovation des institutions de l’État-providence pour prendre en compte les conditions d’insertion et de sortie du système de production : les jeunes et les seniors dans une logique qui ne soit pas celle d’une simple compensation des inégalités. 
La difficulté des sociétés modernes à penser le vieillissement comme une construction sociale vivante tient probablement que nous ne disposons que de chiffres, d’estimations, de projections, lesquels masquent l’absence de principes ou de valeurs dans le projet de « vivre ensemble ». 
Excellente nouvelle d’un point de vue individuel, ces dix années gagnées sont un véritable fardeau collectif. L’allongement de la longévité ne traduit pas seulement la nouvelle caractéristique du vieillissement démographique, mais également un changement de perspective allant du collectif vers l’individuel, de l’uniformité vers l’hétérogénéité, du macro vers le micro. 
Le vieillissement contemporain met la question des choix individuels au cœur des processus d’évolution des espérances de vie. De même que la société industrielle a donné naissance à une certaine définition de la vieillesse liée à l’âge de la retraite, la société post-industrielle tend à faire émerger de nouvelles normes individuelles et collectives. Face à la plus grande individualisation de la société, il nous faut recréer du lien. Il nous faut repasser de l’individuel au collectif, sortir d’un raisonnement uni générationnel pour prendre en compte l’intérêt des jeunes et des seniors pour gérer collectivement le poids d’une population vieillissante.

- Le rôle de la recherche -

La réalité des arbitrages entre les générations peut paraître relativement sinistre. Pour préserver la retraite à 60 ans, nous faisons face à un coût très élevé. L’augmentation nécessaire des cotisations de 5 à 6 points de PIB revient à préserver le niveau de vie des retraités actuels par une diminution du revenu net des actifs. L’objectif de parité du système de retraite est acquis au prix d’un nivellement par le bas des niveaux de vie, en sacrifiant les jeunes... 
Et, à cela, s’ajoute un coût d’opportunité lié à l’effet d’horizon de l’âge de la retraite sur le taux d’emploi de seniors. En France, le taux d’emploi des seniors est parmi les plus faibles des pays de l’OCDE (39 % des seniors sont en emploi) et l’âge effectif auquel ils quittent le marché de l’emploi a longtemps été autour des 57 ans et demi. C’est-à-dire la durée d’allocation chômage spécifique seniors qui les sépare de l’âge de la retraite à taux plein. La réforme de 2010 met fin à la retraite symbole à 60 ans, en allongeant la durée de cotisation en fonction des générations. Elle ouvre la voie à une retraite différenciée en fonction de son année de naissance, de sa génération, en instaurant l’augmentation progressive de l’âge de départ à taux plein. 
Au-delà du symbole, c’est effectivement la mesure la plus équitable entre les générations, pour les jeunes et les seniors. Ils nous restent aujourd’hui à définir les modalités de cette poursuite d’activité pour les seniors, en respectant ce partage des gains de longévité par la règle des 2/3 (en activité) - 1/3 (en retraite). Pour la première fois, la nouvelle génération et les suivantes ne sont pas assurées de profiter de meilleures conditions de vie que les générations qui les ont précédées. À ce titre, la réforme de 1993 est l’archétype de la réforme technocratique qui, sous le terme « d’indexation des pensions sur l’inflation », a permis d’alléger le poids des retraites dans le PIB en sacrifiant le niveau de vie des retraités futurs (le niveau de vie relatif des retraités chutera de 25 à 30 % à l’horizon 2050). Si, aujourd’hui, les générations ont été préservées, c’est qu’elles ont bénéficié en retour d’un investissement en éducation suffisant pour maintenir le contrat générationnel. 
Chaque génération doit pouvoir réinterpréter les normes et le droit en fonction de revendications nouvelles. Il est important de croiser les regards, de discuter des options, de débattre à partir d’éléments factuels qu’apporte la recherche. Cela suppose que le monde de la recherche, notamment économique et sociale, soit à la fois dans le domaine de la recherche fondamentale, mais aussi très ancré sur les sujets qui « font société » et qu’il diffuse largement ces travaux au-delà des cercles d’initiés. En réintégrant des perspectives de long terme, la recherche peut analyser les conséquences des politiques publiques sur le bien être des générations actuelles et futures. En objectivant les sujets, en questionnant ces résultats qui sont toujours discutés et débattus, elle fournit les bases d’un dialogue constructif entre les institutions (syndicats, patronats, etc.) et les citoyens.

La France face au vieillissement, sous la direction de Jean-Hervé Lorenzi et Hélène Xuan, Edition Descartes & Cie, 2013, 582 pages, 20,- €.

[1] La chaire « Transitions démographiques, transitions économiques » dispose d’un site présentant ses activités http://www.tdte.fr.

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