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4 décembre 2013 par Philippe Darantière

Bonnets rouges et syndicats

Alors que le mouvement des Bonnets Rouges ne faiblit pas, le Premier ministre a lancé le 24 novembre une concertation avec les partenaires sociaux. Son objet : une remise à plat de la fiscalité française. En choisissant ces interlocuteurs, le gouvernement souhaite privilégier le dialogue comme méthode de résolution des problèmes et réinstaller les corps intermédiaires comme porte-parole du corps social. Cette stratégie comporte cependant des incertitudes ; elle recèle une grande disparité de positions entre les acteurs concernés.

Les observateurs n’ont pas manqué de souligner le silence assourdissant des organisations syndicales lorsque la grogne populaire a pris l’allure d’une révolte fiscale en Bretagne à la fin septembre. Le mouvement des Bonnets rouges n’a guère été anticipé et compris des états-majors parisiens des confédérations. Pendant de longues semaines, les organisations syndicales ont gardé le silence, observant avec circonspection ce mouvement mêlant des artisans et des salariés, des entrepreneurs et des paysans, des actifs et des retraités. Lorsque les manifestants se sont mis à démonter des portiques éco-taxe, bruler des radars ou défoncer les grilles d’une sous-préfecture, les leaders syndicaux ont été conduits à s’exprimer et à rappeler aux salariés qu’il appartient aux syndicats de les défendre.

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Le portique écotaxe de Saint-Allouestre (Morbihan) incendié le 02 novembre 2013

La CGT, SUD et la FSU ont tenté une première action le 30 octobre, en convoquant une manifestation à Carhaix alors que les Bonnets Rouges étaient à Quimper. Le 23 novembre, la CFDT et les autres organisations syndicales, à l’exception de FO, s’y sont jointes, Thierry Lepaon et Laurent Berger prenant à Lorient la tête d’un cortège. La tentative de prise de contrôle de la grogne sociale par les organisations syndicales se solde aujourd’hui par un échec, tant le discours de lutte des classes qu’elles ont entonné sonne faux. En prétendant disjoindre les salariés de leurs patrons alors que le mouvement des Bonnets rouges a réalisé un « front unique » à faire pâlir d’envie les adeptes de la convergence des luttes, les états-majors syndicaux n’ont fait que démontrer leur éloignement du terrain. Les chiffres sont sans appel : les Bonnets rouges étaient 35.000 dimanche 1er décembre à Carhaix, alors que l’intersyndicale n’a rassemblé que 6.500 personnes dans toute la Bretagne le 23 novembre.

- La CGT ravive la lutte des classes -

La CGT ne se fait pas d’illusions. Elle a été la première, avec le Front de gauche et Jean-Luc Mélenchon, à dénoncer l’alliance des « salariés licenciés » et des « patrons licencieurs » dans le mouvement des Bonnets rouges. La CGT est la plus à même, idéologiquement, à relancer le thème de la lutte des classes. Mais Thierry Lepaon sait qu’il n’y parviendra pas sans avoir au préalable imposé ce thème dans la bataille des idées.

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Thierry le Paon de la CGT et Laurent Berger de la CFDT lors de la manifestation du 23 novembre 2013 à Lorient

C’est pourquoi la CGT a lancé fin novembre une vaste campagne sur « le coût du capital », destinée à réinstaller dans les esprits quelques arguments tirés de son vieux fond idéologique anticapitaliste. L’opération vise un triple objectif. Il s’agit d’abord de resserrer les liens en interne autour du combat traditionnel contre l’ennemi de classe. Cela permet également d’occuper le terrain du débat alors que la révolte fiscale installe dans l’opinion un parfum de populisme. Enfin, cette campagne tombe à point nommé à la veille d’une campagne électorale où des mairies communistes sont menacées, avec le cortège de pertes que cela peut représenter pour des syndicats de fonctionnaires territoriaux qui sont depuis cinquante ans les co-gestionnaires du « communisme municipal ».

- La CFDT à contre-emploi -

La CFDT est bien moins crédible dans cette tentative d’opposer les employeurs aux salariés, dans une Bretagne confrontée à la crise mais qui n’a pas perdu le sens des solidarités rurales. Certes, la CFDT ne peut pas se permettre de laisser la main à une de ces coordinations dont elle a appris à se méfier dans son histoire tumultueuse. Laurent Berger est aujourd’hui rattrapé par le passé d’une confédération qui a évolué du mythe autogestionnaire à la posture de meilleur partenaire du MEDEF. Il doit aujourd’hui concilier l’inconciliable, en expliquant aux salariés qu’ils doivent se défier d’un mouvement de solidarité avec les petits employeurs locaux, lui qui n’a de cesse d’obtenir des négociations avec ceux qui symbolisent les plus gros employeurs nationaux. Pourtant, la structure de la CFDT, centrée sur de puissantes unions régionales interprofessionnelles, aurait pu lui procurer une position clé en Bretagne dans une tentative de rétablissement du dialogue avec les pouvoirs publics. La CFDT était peut-être la seule organisation à pouvoir faire s’asseoir ensemble les représentants des salariés, des employeurs, des collectivités et de l’Etat pour chercher une sortie par le haut. Elle a préféré suivre sans imagination le mot d’ordre de la lutte des classes décrété par Jean-Luc Mélenchon et Thierry Lepaon.

- Force ouvrière trouble le jeu -

Paradoxalement, c’est Force ouvrière et son leader local, Olivier Le Bras, délégué syndical chez GAD, qui assume le rôle d’un syndicalisme capable de concilier les intérêts des entreprises et des salariés face à la crise économique. L’embarras de la confédération est pourtant grand, face à un mouvement régionaliste que l’attachement viscéral de FO à la République rend éminemment suspect. Pourtant, FO a su se tenir à l’écart de l’intersyndicale du 23 novembre, qui réunissait toutes les autres organisations, de Solidaires à la CFTC. Sans doute, la tradition d’autonomie des structures de Force ouvrière, où les unions départementales et les fédérations peuvent avoir des positionnements très variés, est une donnée avec laquelle Jean-Claude Mailly doit compter. Mais il ne faut pas sous-estimer non plus le choix stratégique de Force ouvrière de tout faire, depuis 2008, pour nuire au schéma programmé d’une réduction du nombre d’organisations syndicales. En se démarquant à la fois du « syndicalisme rassemblé » de la CGT et de la « culture réformiste » de la CFDT, Force ouvrière entend démontrer qu’elle n’est soluble ni dans un pôle contestataire ni dans un pôle réformiste.

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Deuxième rassemblement des Bonnets rouges, le 30 novembre, à Carhaix.

Dans ce contexte, le choix du Premier ministre de consulter les partenaires sociaux pour tenter de calmer la colère sociale est un pari risqué. Il n’y a entre les organisations syndicales aucune convergence réelle. A fortiori n’en y a-t-il pas avec les organisations patronales. Dans ce contexte, il n’y a pour les unes et les autres qu’un seul risque : celui de perdre leur crédibilité en venant à la rescousse d’un gouvernement qui a gravement abimé la sienne. Pourquoi voudraient-elles lui rendre ce service ?



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