Vers un syndicalisme de services

Publié par par Michèle Millot et Jean-Pol Roulleau le .

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L’image du syndicalisme est surtout liée à l’action collective. Pourtant, le premier service qu’un syndicat peut rendre à l’adhérent est de lui donner le sentiment qu’il n’est pas seul face aux difficultés qu’il peut rencontrer dans son activité professionnelle. Quels services peut rendre un syndicat à ses adhérents ?

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image003Moins spectaculaires, la défense individuelle, le soutien dans les difficultés absorbent une part importante du temps des militants. Ce service à la personne a toujours existé. Il va du réconfort procuré par le sentiment d’appartenance à un groupe à une aide plus concrète. Ce soutien individuel apporté aux salariés devrait servir au développement du syndicalisme. Il n’en pas toujours été ainsi, si l’on en juge par certaines déclarations désabusées de militants.

Nous nous souvenons de ce récit d’un délégué syndical qui constatait, amer : « On s’est battus pour un gars, il n’avait pas le coeff et donc le salaire auquel on avait droit. Nous avons enfin obtenu gain de cause. Depuis, il nous évite, pas même un merci ». Même déception souvent dans le cas de négociations pour lesquelles les délégués syndicaux se mobilisent à fond. Témoin ce DSC de FO chez Peugeot. Basé à Sochaux, il prend sa voiture à 3 heures du matin en février pour une longue et difficile journée de négociation au siège, alors avenue de la Grande-Armée à Paris. Il rentre, exténué, mais satisfait de l’accord conclu. Le lendemain matin, il déchante vite, ses collègues du syndicat l’apostrophe assez durement : « Si c’est tout ce que tu as pu obtenir... »

S’adresser à un élu ou un militant pour un salarié qui rencontre des difficultés ne va d’ailleurs pas de soi. Les enquêtes menées par la CGT sur le sujet montre que dans 70% des cas, le salarié qui a un problème préfère s’adresser d’abord à son supérieur hiérarchique : un chiffre en croissance qui contribue au déclin du syndicalisme.

Pourtant, la législation elle-même donne un rôle particulier à cette mission d’assistance individuelle en prévoyant la possibilité, lors de certains entretiens avec la hiérarchie, de se faire assister par un représentant.

 

- Premier service : être un relais d’information -

 

Le syndicat dans l’entreprise existe aussi par les informations qu’il donne selon les cas à ses militants ou à tous les salariés. En informant, le syndicat (ou la section) se rend visible, et répond au besoin de beaucoup des salariés de connaître et comprendre ce qui se passe dans leur entreprise, et tout particulièrement lorsque celle-ci rencontre des difficultés, voire des restructurations. C’est ce qu’ont compris certaines sections qui ont développé leur implantation en pratiquant une politique d’information très dynamique.

La section CFDT du Crédit Agricole du Languedoc pratique une diffusion de l’information à trois vitesses : les adhérents sont les premiers informés par tract numérique. A côté, la section a imaginé un groupe de « sympathisants ». Ce sont ceux qui acceptent de recevoir des informations et donnent leurs adresse e-mail mais sans adhérer. Ils reçoivent l’information le lendemain. Enfin, l’ensemble des salariés sont informés par tract papier.

 

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La RPDS, revue juridique de la CGT, décembre 2020 étudie les conditions de la communication numérique des syndicats.

 

Même démarche à l’usine de conditionnement du sucre du groupe Saint-Louis à Roye. Chaque salarié peut recevoir, par SMS, les informations concernant la vie de l’usine envoyées par la section CFDT. Une seule condition : venir donner son numéro de portable. Une occasion d’échanger, d’écouter, parfois aussi de convaincre un salarié indifférent à l’action syndicale (...).

 

- Ailleurs en Europe -

 

La notion de service à rendre à l’adhérent peut aller beaucoup plus loin. Dans plusieurs pays, le syndicat a le souci d’apporter des services à ses adhérents. Il prend en charge les frais d’avocat lorsqu’un adhérent a un différend avec son employeur ou s’il est licencié pour des motifs qu’il juge injustes. Cette assistance juridique s’étend parfois à la vie privée. Le syndicat offre le service d’un avocat pour un litige avec un voisin, un divorce.

En Allemagne, en Autriche, dans les pays du Benelux ou les pays scandinaves, le syndicat assure au salarié en grève un revenu quasi équivalent au salaire net. Certaines législations permettent d’être « grévistes malgré soi ». Il s’agit de la pratique du lock out. En réponse à un conflit lancé par le syndicat, l’organisation patronale demande à quelques entreprises de fermer leurs portes. Plusieurs centaines, ou milliers, de salariés se retrouvent alors sans salaire.  S’ils sont syndiqués, ils s’adressent au syndicat afin d’être pris en charge. La stratégie patronale vise ainsi à affaiblir les ressources du syndicat et hâter la fin du conflit. On peut dire qu’il s’agit plus d’une lutte des caisses que d’une lutte des classes ! En Allemagne, toujours, il peut être rentable d’être syndiqué au moment d’un plan social. Lorsque Nokia Siemens a signé un accord avec IG Metall pour sa réduction d’effectifs, une clause prévoyait que les salariés syndiqués (avant la date du plan social) bénéficieraient d’une indemnité complémentaire par rapport aux autres de 10 000 euros et une majoration de 10% des indemnités payés par l’entreprise. Le tribunal du travail saisi d’une plainte d’un ouvrier non syndiqué a estimé que le principe d’autonomie des partenaires sociaux prévu par la Constitution permettait à ceux-ci de définir le champ d’application et les conditions de versement d’indemnités complémentaires.

Cette prise en charge financière par le syndicat le renforce paradoxalement. C’est tout d’abord une forte incitation à se syndiquer. En effet, qu’il soit gréviste ou « lock-outé », le salarié ne sera pris en charge que s’il est à jour de sa cotisation. L’adhésion devient une forme d’assurance. Autre atout pour le syndicat, cette prise en charge renforce son autorité. Ne sont indemnisés que les salariés en grève à la demande du syndicat ou s’ils participent à une grève qu’il a autorisée.

Autre service, apprécié des salariés qui souhaitent accroître leurs compétences et progresser dans leur carrière professionnelle, le syndicat apporte une aide pour les droits d’inscription à l’organisme de formation. Il dispose aussi de centres de formation réservés aux adhérents. En effet, il existe des pays ne disposant pas d’une législation à la française imposant cette charge aux entreprises.

De la Belgique aux pays scandinaves, les syndicats assurent également un service qui constitue une forte incitation à se syndiquer. Ce sont eux qui distribuent les indemnités de chômage. En Belgique, l’État reverse aux organisations syndicales le montant des cotisations collectées auprès des entreprises. En Suède, les cotisations sont élevées : 1,70% du salaire. Une partie, le tiers, va à la caisse de chômage. Même si aucun texte législatif ne l’impose, les syndicats gèrent les caisses tandis que les salariés pensent que pour bénéficier des indemnités chômage il faut être syndiqué. D’où un taux d’adhésion qui a pu culminer à 86%. Mais depuis qu’un gouvernement de centre droit, en 2008, a modifié la fiscalité dont bénéficiaient les cotisations aux caisses chômage via les syndicats, le nombre de syndiqués a légèrement baissé, tout en restant beaucoup plus élevé qu’en France.

 

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En Belgique, les syndicats assurent le paiement des allocations chômage

 

En dehors de ces services liés au travail, des syndicats ont mis en place des systèmes d’aide que l’on pourrait qualifier de « périphériques ». La palette se révèle très large. En Suède, le syndiqué bénéficie d’un tarif préférentiel pour son électricité. Il peut également acheter un ordinateur avec une réduction sur présentation de sa carte d’adhérent.

Aux Pays-Bas, la FNV rémunère des fiscalistes afin qu’ils remplissent les déclarations d’impôts des adhérents. Ceux-ci sont ainsi assurés de bénéficier de toutes les exonérations fiscales.

Pendant longtemps, en Allemagne, le DGB possédait des chaînes de magasins alimentaires, un parc de logements de plus de un million d’appartements et une banque puissante. La logique de ces services ? En 1945, l’Allemagne était détruite, l’approvisionnement très difficile et très cher, les logements étaient rares et inaccessibles. Le syndicat répondait à ces besoins comme celui d’emprunts à taux modéré. Mais l’expérience s’est arrêtée dans les années 80-90, un bon syndicaliste n’étant pas forcément un bon gestionnaire.

En Autriche, l’OGB a signé un accord avec une entreprise d’assurance. Les adhérents et leurs familles, en vacances, même dans un pays éloigné, bénéficiaient d’un rapatriement gratuit par avion sanitaire s’ils sont victimes d’un accident grave.

 

- Des services très divers -

 

Bien entendu, pour profiter de tous ces services, il faut être à jour de sa cotisation. Rien de tel en France, au moins jusqu’à ces dernières années. Longtemps, au contraire, le syndicalisme français a rejeté cette idée de services comme antinomique avec la pureté du combat militant. Une évolution s’amorce à la fois au niveau de certaines sections ou syndicats de base, de certaines fédérations et même au niveau de deux confédérations, la CFDT et la CFE-CGC. En effet, lorsqu’on visite les sites officiels des cinq confédérations françaises et qu’on tape « service aux adhérents », seules la CFDT et la CFE-CGC donnent une réponse (...)

La Caisse nationale d’action syndicale CFDT (CNAS) a été créée en 1973 pour apporter une aide financière aux adhérents en cas de grève, mais aussi pour soutenir les syndicats en matière juridique et défendre les militants victimes de répression dans leur entreprise. Depuis sa création, les missions de la CNAS se sont élargies. Aujourd’hui, en cas de grève, le montant de l’indemnisation est de 90% du Smic après un délai de carence d’une journée pour les temps pleins, et proportionnel à leur temps de travail pour les temps partiels.

 

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« Réponse à la carte : la démarche CFDT »

 

En 2011, la confédération a lancé l’expérimentation dans trois régions pilote d’un service d’accueil et d’information par téléphone intitulé « Réponses à la carte ». En appelant ce service, ouvert six jours sur sept de 9 heures à 19 heures (de 9 heures à 13 heures le samedi), « chaque adhérent peut obtenir une réponse personnalisée à toute question qu’il se pose ou tout problème qu’il rencontre (emploi, licenciement, formation, mobilité ou réorientation professionnelle, maladie, logement, protection sociale, retraite...) ». Fort des bons résultats de ce service, il a été étendu depuis à l’ensemble des régions. En 2017, « Réponses à la carte » a enregistré en moyenne mille trois cent trente appels par mois.

De son côté, la CFE-CGC propose une mutuelle santé réservée aux adhérents actifs et retraités et à leur famille à des conditions préférentielles, une assistance juridique vie professionnelle et syndicale assurée dans le cadre de contrats conclus avec la Macif, une aide à certaines démarches auprès d’organismes sociaux comme l’aide au logement.

Ces développements permettent, semble-t-il, que d’autres services aux militants viennent compléter l’offre syndicale.

On peut relever à titre d’exemple un certain nombre d’initiatives locales, départementales, régionales voire fédérales. Ainsi, à l’initiative de deux militants, l’US CFDT du Vaucluse a ouvert une permanence dédiée au handicap. Chaque dernier jeudi du mois, deux militants (Didier Ripert et André Milan) accueillent, écoutent, conseillent, orientent ceux qui viennent les voir. « Leur rôle ? Monter un dossier de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, de prise en charge pas la maison départementale des personnes handicapées, ou répondre a toute question relative au maintien dans l’emploi à la suite d’un congé longue maladie, d’un accident du travail... » (Syndicalisme Hebdo, 13 février 2017).

L’expérience a été suffisamment concluante pour que l’Union régionale interprofessionnelle Provence-Alpes-Côte d’Azur souhaite l’étendre aux cinq autres départements de la région.

Selon une démarche analogue, le syndicat CGT-FO de BNP Paris, en partenariat avec la fédération, a créé en 2014 une « cellule d’aide aux salariés ». Constituée d’une équipe de salariés de l’entreprise spécialisés dans les questions de « mal-être » au travail, la cellule accompagne le collègue en difficulté dans les démarches qu’impose sa situation.

Le SNALC, deuxième syndicat de l’enseignement secondaire, propose à ses adhérents un service d’accompagnement pour se situer et se rassurer sur leurs compétences, ou bien une aide pour se préparer à changer de métier. En deux ans, cinq cents professeurs ont bénéficié de ce service, les deux tiers étant de nouveaux adhérents.

 

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Le syndicat CFDT des hôtels Ibis d’Île-de-France a obtenu des cours de français pendant les heures de travail pour le personnel étranger. Pour les femmes de chambre, c’est le seul moyen de se faire respecter et d’évoluer. Cette maîtrise du français est d’autant plus importante que leur métier est physiquement éprouvant. La maîtrise du français permet de passer, à partir d’un certain âge, au service en salle. Le syndicat a aussi obtenu, comme un service aux salariés, la possibilité de bénéficier de l’opération vide-grenier organisée tous les ans. Les salariés peuvent acheter pour un prix dérisoire du linge de maison ou du matériel de cuisine. L’argent récolté est remis à la Croix-Rouge.

Au ministère des Armées, la section a constaté que beaucoup de salariés souhaitaient avoir des informations sur leurs droits à la retraite. La section a sollicité un expert et organisé une action en deux temps : une information collective ouverte à tous pendant la pause de midi, tandis que l’après-midi est consacrée à des entreprises personnalisés, réservés aux seuls adhérents. Elle organise également des séances de préparation individuelle à l’entretien professionnel (réservées aux adhérents) qui sont très appréciées.

 

- L’accompagnement professionnel -

 

Un des champs les plus prometteurs semble exister dans l’accompagnement des salariés confrontés à des mutations d’emplois.

Chez Total, le syndicat UNSA a lancé une « académie » dédiée à la mise en commun des compétences de salariés désirant partager leur savoir-faire et leur expérience avec d’autres salariés. Cette initiative est une réplique à la décision de la direction de Total de réduire les budgets de formation des salariés. Il s’agit d’ateliers définis par sujet, gratuits et ouverts à tous les adhérents, mais également, pour quelques séances d’essai, à tous les salariés.

Le Syndicat de la CFDT communication, conseil, culture (S3C) de Lorraine s’est engagé dans la voie du service en créant, en 2011, « Adhérents+ ». Il s’agit de proposer aux adhérents un certain nombre d’aides, par exemple pour rédiger un CV, une lettre de motivation, préparer un entretien d’embauche ou de promotion, accompagner le militant dans toutes les démarches liées à sa vie et à son évolution professionnelle. Ce service est rendu par des militants spécialement formés pour être à même de répondre de façon professionnelle aux demandes formulées. Des salariés non syndiqués ont adhéré pour pouvoir bénéficier des ces services.

Dans le même registre, la section CFDT chez JTEKT accompagne les adhérents soucieux de progresser en se formant. Ils y trouvent aide et conseil pour être accompagnés dans leur parcours : choix du type de formation, préparation d’une VAE ou démarche de reconversion.

En devenant fournisseur d’avantages matériels, le syndicalisme succombe-t-il au marketing et ne risque-t-il pas de perdre son âme ? Les futurs adhérents seront-ils prêts à se mobiliser pour la défense des causes communes, alors que leur motif d’adhésion relève d’abord d’une attente matérielle ? Ou au contraire, cela peut-il contribuer à augmenter l’audience syndicale et améliorer le rapport de force ? Y’a-t-il antinomie entre services aux adhérents et projet de transformation de la société ?

Michèle Millot et Jean-Pol Roulleau ont déjà publié dans Les Études sociales et syndicales :