Troisième tour social : une formule trompeuse

Publié par Bernard Vivier le .

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Après l’élection présidentielle d’avril et les élections législatives de juin, allons-nous assister à des manifestations populaires, à des colères sociales dans la rue et sur les lieux de travail ? Plus qu’à une opposition au Parlement, le nouveau gouvernement va-t-il être confronté à une contestation de rue déstabilisatrice de la légitimité acquise par les urnes ?

Un « troisième tour social » se prépare-t-il ? L’expression est souvent utilisée ; elle est fausse et trompeuse.

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Entre l’élection présidentielle des 10 et 24 avril et les élections législatives des 12 et 19 juin, le 1er mai 2022 a été observé comme un moment sensible de la mesure du climat social de notre pays.

Comme tout premier mai, la tonalité aurait pu être principalement celle de l’affirmation de revendications sociales, sur des bases professionnelles.

Les thèmes ne manquaient pas : pouvoir d’achat en premier lieu (au moment où l’inflation grandit et menace d’éroder lourdement le pouvoir d’achat), avenir des retraites, réforme de l’assurance-chômage, vieillesse et dépendance, conditions de travail, emploi des seniors, formation, insertion des jeunes générations, transports, logement, aide au plus démunis, durée du travail, etc .

Pourtant, au détriment de leur dimension professionnelle et syndicale, les défilés du 1er mai 2022 ont été largement commentés sur deux autres registres :

                                          

- Partis, syndicats, casseurs -

Les cortèges du 1er mai 2022 était formés par trois groupes de manifestants différents :

Ces trois composantes sont de nature bien distincte :

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 1er mai 2022

Les Gilets jaunes, nés tout à la fois d’une inquiétude sur le pouvoir d’achat et d’un sentiment de vivre dans des territoires délaissés par « ceux d’en-haut » au profit des métropoles urbaines, se sont développés ainsi. Plus grave : les mouvements de l’ultra-droite, ceux de l’ultra-gauche et des black-blocs profitent de l’affaissement des partis et des syndicats et, niant le rôle de régulation des corps intermédiaires, contestent par la violence la plus sauvage notre système de démocratie représentative, qu’elle soit politique ou sociale.

 

Le 1er mai 2022 a pourtant donné une image floue de la nature distincte de ces trois composantes de la vie politique et sociale.

Dans les défilés du 1er mai, les manifestants syndicaux, de loin les plus nombreux, se sont fait voler la vedette par les militants politiques et par les casseurs.

Il est toujours possible de faire porter la responsabilité de la médiatisation des harangues de Jean-Luc Mélenchon et des violences des black-blocs aux media eux-mêmes.

Certes, les media ont donné une très grande importance aux casseurs et ils ont considérablement minoré la dimension syndicale de ce 1er mai 2022. Certes, une vitrine cassée ou un sapeur-pompier agressé en plein exercice de son métier donnent des images toujours plus « choc » que la photo d’une salle de négociation où s’élabore une convention collective ou un accord patiemment construit par les interlocuteurs sociaux.

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1er mai 2022

Mais l’explication profonde de cette valorisation médiatique des violences du 1er mai tient moins aux media eux-mêmes qui rapportent l’évènement, que des acteurs eux-mêmes, qui font l’évènement.

Cette explication tient en deux points.

 

- Le parti dirige le syndicat -

Premier point : la confusion qui existe entre action syndicale et action politique. La culture marxiste-léniniste, quoique très affadie désormais depuis l’effondrement de l’empire soviétique inspire toujours la doctrine de plusieurs forces politiques et en guide les pratiques.

Le Parti communiste comme les partis trotskystes se nourrissent très directement de cette conception qui utilise les syndicats comme des organisations-relais, comme des courroies de transmission, des structures permettant d’acculturer les masses exploitées à une conscience de lutte de classes. Le Parti communiste (2,28% des voix au premier tour de l’élection présidentielle), Lutte ouvrière (0.56% des voix) et le Nouveau Parti anticapitaliste (0.77% des voix) fonctionnent sur ce schéma de pensée, d’origine stalinienne pour le premier, d’origine trotskyste pour les deux autres.

La France insoumise (21,95% des voix au premier tour de l’élection présidentielle) ne conçoit pas les syndicats comme des structures devant être obligatoirement noyautées, contrôlées par le parti. Mais la logique d’action est la même : celle de la prééminence du parti sur le syndicat. Jean-Luc Mélenchon, ancien trotskyste lambertiste passé par le Parti socialiste, définit la convergence des luttes politiques et syndicales comme un processus devant déboucher sur une rupture radicale d’avec le système capitaliste, l’économie de marché, la construction européenne. L’appel à un changement de Constitution, vers une sixième République, ne s’inscrit pas dans une perspective social-démocrate.

Le regroupement opéré entre la France insoumise et le Parti communiste aura été, sur le plan de la doctrine d’action, aisé à installer. Celui opéré entre la France insoumise et le Parti socialiste (1,75% des voix) aura été source tout au contraire d’une crise très grave au sein du Parti socialiste, déchiré entre, d’une part, le besoin de sauver les meubles et l’échec électoral (c’est-à-dire conserver une présence suffisante à l’Assemblée nationale pour espérer se redéployer dans l’avenir) et, d’autre part, l’exigence de ne pas dériver de la social-démocratie vers une logique révolutionnaire anti-européenne.

L’adhésion des forces politiques écologistes (4,63% des voix au premier tour de l’élection présidentielle) au mouvement contrôlé par Jean-Luc Mélenchon vient consolider un bloc politique dont le centre de gravité intellectuelle se situe désormais davantage à l’extrême-gauche qu’à la gauche social-démocrate. La France insoumise, accompagnée par ses trois vassaux, déploie le pavillon de la rupture. La nouvelle composante politique (la Nouvelle union populaire, écologique et solidaire- NUPES) se prépare ainsi aux élections législatives de juin prochain, non sans espoir de transformer ce jeu d’alliances en résultats électoraux avantageux.

En effet, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont les suivants (résultats définitifs) :

La France insoumise.                 7 712 520 voix
Europe Ecologie Les Verts.        1 627 853 voix
Parti communiste.                         802 422 voix
Parti socialiste                               616 478 voix

Le total est de 10 579 273 voix, à comparer aux voix recueillies par Emmanuel Macron au sein de l’alliance La République en marche, le MoDem et Agir (9 783 058 voix). Il peut être comparé pareillement aux voix du Rassemblement national de Marine Le Pen (8 133 828 voix) et à celles de Reconquête ! d’Éric Zemmour (2 485 226 voix).

On notera au passage que les partis politiques développant un discours hostile à l’Union européenne sont nombreux : La France insoumise, le Rassemblement national, Reconquête !, le Parti communiste, Debout la France, le Nouveau Parti Anticapitaliste, Lutte ouvrière, soit un total de 20 325 173 voix, soit encore 58,85% des suffrages exprimés.

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Dans les défilés du premier mai 2022, les syndicalistes présents ont eu du mal à médiatiser les revendications purement professionnelles, dans un contexte marqué par l’appel de Jean-Luc Mélenchon à fédérer une contestation politique. Et ce d’autant plus que dans les rangs de la CGT, de la FSU ou de l’Union syndicale Solidaire – SUD, la frontière entre engagement syndical et engagement politique est très ténue. L’UNSA et Force ouvrière, présentes aussi dans cette intersyndicale et pourtant très attentives usuellement à ne pas s’abandonner à une récupération politique, se plaçaient à contre-pied de leur doctrine, leur présence étant plus motivée par des raisons de circonstance.

Les trois autres organisations syndicales françaises (CFDT, CFTC et CFE-CGC) avaient pour leur part clairement et en amont du 1er mai, indiqué qu’elles ne se joindraient pas à des défilés de ce type.

L’unité d’action syndicale n’a donc pas eu lieu le 1er mai 2022. On ne peut guère parler pour l’instant présent comme pour l’avenir d’un « troisième tour social » construit par les syndicats, en lien avec les partis politiques. La référence au Front populaire serait une erreur d’analyse. Jean-Luc Mélenchon ne vise pas à un rassemblement populaire (c’était le terme utilisé en janvier 1936 pour établir un programme en vue des élections du printemps suivant) entre partis et syndicats, que ces derniers ne voudraient assurément pas. Il ne cherche pas à attirer à lui les syndicats mais à les utiliser.

Il existe un second point d’explication à cette image floue d’un premier mai tiraillé entre démarche syndicale, démarche politique et démarche violente. Il tient à la fragilité de la frontière entre l’extrême-gauche et l’ultra-gauche.

 

-Porosité dangereuse-

A vouloir récupérer la grogne des Gilets jaunes et l’inquiétude -par ailleurs bien réelle et qui nécessite un traitement de fond- d’une partie importante d’un monde du travail confronté aux difficultés du pouvoir d’achat et à l’interrogation sur la solidité du système de retraites et de protection sociale, la France insoumise n’a pas condamné les violences des Black-blocs et des casseurs du 1er mai 2022. Jean-Luc Mélenchon a critiqué le préfet de police de Paris pour -dit-il- n’avoir pas su empêcher les violences mais il n’a pas eu un seul mot de réprobation de ces violences.

Les dirigeants de la France insoumise sont restés muets sur l’agression dont a été victime un pompier qui, faisant son devoir, éteignait un feu de barricade. Pas un mot de soutien pour le pompier, alors que l’évènement a fait le tour des réseaux sociaux.

Le silence de l’extrême-gauche face aux violences dans la rue est préoccupant. Peut-on voir dans ce silence une porosité dangereuse sur le plan des idées ? La question peut être posée. Cette violence des casseurs est celle de personnes venant du mouvement Gilets jaunes et échauffés par l’ardeur collective d’une manifestation. Elle est surtout, beaucoup plus consciente, préparée, structurée, celle de l’ultra-gauche. Cette ultra-gauche est composée d’anarchistes, d’antifascistes, d’anticapitalistes, de militants du refus violent.

Le phénomène n’est pas récent. Toute l’histoire de France depuis plus de deux siècles est nourrie de révoltes violentes, dans des proportions que l’on ne retrouve pas dans d’autres pays européens, et surtout dans un processus de justification de la violence comme source nécessaire du progrès social.

Les incendiaires de la Commune de 1871, Louise Michel à leur tête, se glorifiaient d’avoir incendié de nombreux bâtiments à Paris, l’Hôtel de ville ou les Tuileries notamment.

Les anarchistes des décennies 1890 et 1900 s’illustraient sur la scène publique par de nombreux attentats, meurtres, sabotages, notamment l’assassinat d’un président de la République ou une bombe lancée dans la Chambre des députés.

Au lendemain de mai 1968, maoïstes, gauchistes, anarchistes, trotskystes défrayaient la chronique, installant dans les usines un climat de violence extrême. Dans un livre intitulé Vers la guerre civile, trois enfants de mai 1968 théorisaient et justifiaient la violence. Ils écrivaient : « La haine est le visage le plus clair de la conscience révolutionnaire. Elle n’est pas haine en soi, sauvage, elle est le désir infini de vaincre et de construite la société désaliénée. Elle est le désir de mettre à mort la société exploiteuse ».

 

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Vers la guerre civile, EPM, 448 pages, 1969

 

Plus récemment, la fin des années 2000 et la décennie 2010 ont vu se développer, sur fond d’antimondialisme vite rebaptisé altermondialisme, des actions violentes qui cherchent à transformer les « conflits du désespoir » (suite à une fermeture de site par exemple) en conflits révolutionnaires. Dans L’insurrection qui vient, opuscule rédigé en 2008 par un collectif qui se nomme Comité invisible, on lit : « Tout mouvement social rencontre comme premier obstacle, bien avant la police proprement dite, les forces syndicales et toute cette micro-bureaucratie dont la vocation est d’encadrer les luttes ». C’est cette lecture des syndicats qu’ont les blacks-blocs lorsque, depuis le 1er mai 2018, ils infiltrent les cortèges syndicaux et cherchent à en découdre très violemment avec les services d’ordre syndicaux. La CGT, au service d’ordre naguère encore solide, en a fait les frais en 2018 (franchissement du pont d’Austerlitz), en 2019 (départ du défilé à Montparnasse), en 2021 (attaque en fin de manifestation à la Nation).

Les mouvements zadistes (Notre Dame des Landes), wokistes, communautaristes ou indigénistes participent, sous des formes diverses, à une contestation radicale d’une société ouverte et tolérante.

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L’insurrection qui vient, Editions La Fabrique, 144 pages, 2007.
Ouvrage vendu à plus de 60 000 exemplaires depuis sa parution, alors qu’il est intégralement disponible sur Internet.

Le climat social nous invite à ne pas sous-estimer ces mouvements, qu’ils soient d’ultra-droite ou d’ultra-gauche.

En ne portant en direction de l’ultra-gauche aucune condamnation nette, les tenants de La France insoumise donnent le sentiment d’une complaisance inquiétante. Pour un plat de lentilles, le Parti socialiste et les écologistes avalisent cette complaisance et acceptent de vivre avec l’extrême-gauche ce que la droite a refusé de vivre avec l’extrême-droite.

 

- Crise des élections, crise de la démocratie -

Nous vivons clairement une crise de la démocratie représentative. L’abstention grandit de scrutin en scrutin, tout particulièrement dans les jeunes générations de citoyens. Les élections elles-mêmes n’inspirent plus une confiance suffisante. La réponse à cette crise peut-elle se trouver dans la multiplication des RIC, les Référendums d’Initiative Citoyenne, qui viendraient à tout bout de champ déconstruire les votes des représentants élus par le suffrage universel ? Assurément pas.

Le problème est général. Dans les entreprises, les élections professionnelles sont pareillement touchées. Les organisations syndicales éprouvent des difficultés croissantes à organiser la relève militante, à trouver des candidats de qualité pour les élections CSE, à attirer les salariés aux urnes le jour du scrutin.

Les circuits de communication sont en pleine transformation, tant en politique que dans les entreprises.

Les media traditionnels, presse écrite et aussi radios et télévisions sont en repli d’audience. Les chaines d’info dites « en continu » sont elles mêmes concurrencées par des outils de communication qui délivrent des informations en temps immédiat et d’une longueur qui ne dépasse guère 150 mots. Le recueil des sources, leur vérification, leur analyse critique, leur mise en perspective sont tout simplement évacués. L’émotion devient un moteur de la saisie de l’évènement. Les fausses nouvelles et la manipulation menacent.

Dans les entreprises, les réseaux what’s app ont ringardisé tout aussi bien les tracts syndicaux que les communiqués des directions. Le temps court de l’information s’impose. Dès lors, il devient plus difficile d’installer une communication qui valorise l’entreprise dans le temps long, qui invite les jeunes générations à s’inscrire dans un projet d’entreprise tandis que, côté syndical, la difficulté grandit à engager les nouveaux salariés dans un collectif militant durable.

Dans les défilés du premier mai 2022, on a pu lire que « ce qu’on aura (sic) pas par les urnes, on l’aura par la rue ».  Penser ainsi, c’est effacer ce que sont les échéances politiques en France, constituées par une élection présidentielle et par des élections législatives. Deux tours donc (quatre même, si l’on considère que chaque échéance est elle-même composée de deux tours), qui se suffisent et qui n’accordent aucune légitimité à des mouvements de foule.

L’expression « troisième tour social » est fausse, elle est dangereuse. Elle contribue à effacer le rôle respectif des partis et des syndicats. Elle confond calendrier politique et calendrier social. Elle embrigade l’action syndicale dans un projet politique. Elle flatte les émotions de la foule, elle n’instruit pas le peuple.

Le grand Républicain Victor Hugo l’écrivait en 1872 dans L’année terrible, au lendemain de la Commune :
    « Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas.
    Ah ! Le peuple est en haut, mais la foule est en bas ».

Depuis trois ans et demi, le mouvement des Gilets jaunes nous montre combien les passions populaires s’expriment dans des mouvements de foule inorganisée bien plus que dans des mouvements ayant à leur tête des représentants conscients de fournir un cadre d’action structuré et tourné vers la construction de revendications construites.

Victor Hugo- encore lui- savait combien « souvent la foule trahit le peuple ». Il écrivait déjà après la Révolution de juillet 1830 sa confiance dans la capacité de ses concitoyens à ne pas en rester au stade de la violence pour la violence. « Hier, vous n’étiez qu’une foule, vous êtes le peuple aujourd’hui » (Les chants du crépuscule).

Mélenchon est cultivé et a du bagout ; il n’est pas Hugo.

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